PATRIMOINE MONDIAL

Remontez dans le temps et voyagez dans l'histoire de la Tunisie en visitant les sites tunisiens – sites archéologiques, médinas – inscrits sur la liste du Patrimoine mondial de l'Unesco. Une histoire faite d'un long balancement entre Afrique, Orient et Occident. Berbère à l'origine, profondément marquée par les Phéniciens, devenue province prospère et influente de l'empire romain, émirat arabe puis royaume jouissant d'un grand rayonnement, elle a encore reçu, au cours des siècles récents, de nombreuses influences venues de Turquie et de l'Europe toute proche.

La Tunisie est aussi un pays central pour son extraordinaire variété d'écosystèmes, et se trouve sur une des principales routes empruntées par les oiseaux migrateurs entre l'Europe et la Sicile, celle du détroit de Sicile. Le Parc National d'Ichkeul est lui aussi inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l'Unesco.


La médina de Tunis

Multiple et foisonnante, la médina de Tunis offre bien des visages différents, à l’image de sa longue histoire enrichie d’influences diverses. Pendant toute la fin du Moyen Age, elle était une des cités majeures du monde musulman. Elle est aujourd’hui une des plus vastes et des plus belles médinas du monde, riche de ses monuments qui se comptent par centaines, et de son tissu urbain caractéristique des villes arabes.

Son monument le plus ancien est la Grande mosquée, dite ez-Zitouna (mosquée de l’Olivier). Construite sous sa forme actuelle au IXe siècle, peu après celle de Kairouan – qui était alors la capitale –, elle lui est très semblable. Dans sa salle de prière se dressent 184 colonnes antiques qui soutiennent la toiture ; prélevées pour la plupart sur le site de Carthage, elles trouvèrent ici une seconde vie. A l’extérieur, l’harmonieux décor à base de niches et d’arcs rouges et blancs donne à la mosquée son caractère propre. 

C’est avec la dynastie des Almohades que Tunis prit définitivement, au XIIe siècle, son rôle de capitale. Capitale, d’abord, d’une province de leur empire ; puis centre du nouvel empire constitué au siècle suivant par leurs héritiers, les Hafsides. 

Ces souverains berbères agrandirent la citadelle des Almohades, la Kasbah, aujourd’hui disparue. Leur règne dura plus de trois siècles. Tunis accueillait alors de nombreux Andalous fuyant l’Espagne ; l’un d’eux, le céramiste Sidi Kacem, était aussi un saint homme dont le mausolée à toiture pyramidale est représentatif du style hafside et de ses influences andalouses. C’est aux Hafsides que la médina doit l’essentiel de sa configuration actuelle. Mais de nombreux traits de son visage trahissent l’influence des Ottomans, qui à leur tour intégrèrent la Tunisie à leur empire à partir de 1574. 

Autour de la Grande mosquée qu’ils cernent de toute part, les souks centraux sont des marchés couverts dédiés aux activités les plus nobles : tailleurs, parfumeurs, libraires, bijoutiers, répartis par corporation. Le souk at-Truk répondait aux besoins vestimentaires des Turcs ; le souk des Chéchias – dont quelques boutiques sont encore en activité – se chargeait des finitions et de la vente de ces bonnets de feutre rouge, spécialité de Tunis, qui étaient recherchés dans tout l’empire ottoman. 

Les Turcs se construisirent des mosquées spécifiques pour pratiquer leur rite hanéfite. Contrairement aux mosquées traditionnelles de Tunisie, ces édifices incluent le tombeau de leur fondateur ; ils sont également reconnaissables à leur minaret de section octogonale, couronné par un balcon et un lanternon. La première de ces mosquées est celle de Youssef Dey, voisine de la Kasbah, construite en 1616. Plus élancée et mieux décorée, la mosquée Hammouda-Pacha reflète la prospérité acquise par la ville quarante ans plus tard. Cependant, une seule mosquée ottomane de Tunis s’inspire du modèle de la Sainte-Sophie ou de la Souleïmanié d’Istanbul : la mosquée Sidi Mehrez, surmontée d’un large dôme entouré de coupoles plus petites. 

En Tunisie ottomane, le pouvoir a d’abord été détenu par les Deys, chefs de la milice des janissaires ; puis, rapidement, par les Beys, à la tête de l’armée chargée de sillonner le pays pour collecter l’impôt. Ces derniers prirent le titre de Pacha (gouverneur), puis s’affranchirent largement de la tutelle d’Istanbul. 

De cette époque datent de superbes médersas, collèges religieux destinés à former juristes et fonctionnaires. L’une des plus belles est la médersa es-Slimaniya, avec son patio aux élégantes arcades, ses panneaux de céramique à bouquets dans le style ottoman, son plafond en coupole orné de délicates arabesques. On édifia aussi de nombreuses zaouïas, fondations religieuses, comme celle de Sidi Ibrahim er-Riahi à l’exubérant décor de plâtre sculpté. A partir du XVIIIe siècle, les membres de la famille beylicale se firent enterrer dans un vaste complexe funéraire surmonté de coupoles, Tourbet el-Bey. 

De l’ère ottomane datent aussi la plupart des palais qui se cachent derrière des portes magnifiquement décorées. Leurs salles s’organisent autour de patios entourés d’arcades et tapissés de céramique. Pierre sculptée, boiseries peintes de bouquets ou d’arabesques, vasques, panneaux de céramique et marqueterie de marbre… leur décor mêle harmonieusement le style traditionnel à de multiples influences turques, espagnoles, italiennes.

Délaissée au XXe siècle en faveur des nouveaux quartiers, la médina de Tunis a conservé ses plus beaux monuments et son atmosphère propre. C’est un univers à part où se côtoient le luxueux et le populaire, l’ancien et le moderne, le religieux et le profane ; un lieu où se combinent la force d’une tradition millénaire et l’ouverture sur le monde.


Centres d’intérêt :

Sœur jumelle de celle de Kairouan et construite à la même époque, la Grande mosquée ez-Zitouna est un vaste sanctuaire occupant 5000 m2 au cœur de la médina. Son apparence extérieure doit beaucoup aux éléments décoratifs ajoutés au Xe siècle : arcs à claveaux rouges et blancs, niches juxtaposées, marqueterie de pierre aux teintes alternées.

La mosquée de la Kasbah (XIIIe siècle) dépendait de la citadelle hafside, aujourd’hui disparue. Son minaret à base carrée et à décor en losanges est inspiré de la Koutoubia de Marrakech, capitale de la dynastie almohade ; c’est aujourd’hui le plus ancien minaret de Tunis. Il a servi de modèle lors de la reconstruction de celui de la Grande mosquée, en 1894.

Dar Othman est l’un des plus anciens palais de l’ère ottomane. Sa somptueuse façade extérieure en marbre blanc et noir, ses panneaux de céramique et de plâtre sculpté, ses arcs outrepassés soutenus par des chapiteaux andalous sont remarquables de l’art tunisois du début du XVIIe siècle. 

La mosquée Hammouda-Pacha (du nom d’un des plus grands Beys de Tunis) reflète la prospérité de la ville au XVIIe siècle. Son minaret octogonal, typique des mosquées turques, est fin et élancé ; une élégante marqueterie de marbre orne le mausolée du souverain, qui jouxte la salle de prière. 

La mosquée Mohamed-Bey (fin du XVIIe siècle) est aussi connue sous le nom de mosquée Sidi Mehrez. Elle est la seule à Tunis à respecter le plan des grandes mosquées d’Istanbul : une salle carrée entourée par la cour sur trois côtés, et surmontée d’un large dôme central complété par des coupoles plus petites. L’édifice, inachevé, est cependant dépourvu de minarets.

La seconde dynastie de Beys, les Husseïnites, se construisit un complexe funéraire privé au cœur de la médina appelé Tourbet el-Bey. C’est un ensemble de cours et de salles richement décorées, surmontées de coupoles tantôt rondes, tantôt ovales. Les tombes masculines y sont surmontées d’une coiffe turque ou d’un turban sculptés dans le marbre.

© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

Le site de Carthage

Carthage – Qart Haddasht ou « ville nouvelle » en langue phénicienne – a été fondée par une femme, Elyssa, que les textes anciens surnomment Didon (« l’errante »). Sœur de Pygmalion, roi de Tyr, elle fuyait la Phénicie avec quelques compagnons : son propre frère avait assassiné son époux, prêtre de la déesse Ashtart. C’était, selon la tradition, en 814 avant J.-C. Puis le déclin des cités phéniciennes d’Orient conduisit Carthage à prendre la tête de leur réseau de comptoirs. Elle en fit un empire comptant parmi les plus riches de son temps. Seuls les Grecs pouvaient lui faire de l’ombre ; mais ce sont finalement les Romains qui vinrent à bout de sa puissance, l’envahirent et la livrèrent aux flammes en 146 avant J.-C.
Un siècle plus tard, Carthage devait renaître de ses cendres. Reconstruite à l’image de Rome, elle en égala presque la splendeur par le luxe et les dimensions de ses monuments. La province de Carthage, l’Africa, devint une des plus brillantes de tout l’empire ; elle fut aussi, dans l’Antiquité tardive, un haut-lieu de propagation du christianisme. De cette riche histoire subsistent d’innombrables vestiges dispersés sur un vaste territoire. Les différentes périodes y sont intimement imbriquées.
La colline de Byrsa, qui surplombe la cité, était couronnée, à l’époque romaine, par une gigantesque esplanade où se trouvaient le forum et les principaux bâtiments officiels. On peut encore y voir un quartier punique qui avait été enseveli lors des travaux de terrassement ; il porte les traces de l’incendie provoqué lors de la conquête romaine. 
Ville de navigateurs, la première Carthage était dotée d’un port constitué de deux bassins communicants : celui relié à la mer, rectangulaire, accueillait la flotte commerciale, tandis que le second, en retrait, était un port militaire de forme circulaire. La Carthage romaine les remit en activité. Ces bassins subsistent encore, bien qu’en partie comblés ; le second comprenait un îlot central où on a retrouvé les vestiges des anciennes cales sèches. 
Non loin se trouvait le sanctuaire punique dédié au dieu Baal Hammon et à la déesse Tanit, connu aujourd’hui sous le nom de tophet. Il s’agissait d’une vaste aire sacrée à ciel ouvert où les Carthaginois ont déposé, pendant des siècles, des stèles gravées portant des vœux qu’ils accompagnaient d’offrandes et de sacrifices animaux. 
Quant à la Carthage romaine, elle éleva des temples à ses nouveaux dieux et adopta le culte de la famille impériale. Un superbe autel sculpté, dédié à la famille de l’empereur Auguste, ainsi que d’innombrables statues de divinités, de princes et de princesses ont été découverts à Carthage ; des statues géantes en marbre qui témoignent du raffinement artistique de la cité.
Rues pavées en damier, gigantesques réservoirs d’eau témoignent des aménagements considérables dont fut alors dotée la cité. L’amphithéâtre approchait, par ses dimensions, le Colisée de Rome. L’hippodrome, aujourd’hui disparu, était le second par la taille de tout l’empire après le Circus Maximus. Les nouveaux Carthaginois se rendaient en foule au théâtre ; ils y applaudissaient des comédies et tragédies latines, des numéros de mimes ou de funambules, des conférences publiques données par des orateurs comme le grand écrivain africain Apulée. Bien conservé, ce théâtre était plus grand encore qu’il n’y paraît aujourd’hui : aux gradins creusés dans la colline s’ajoutaient des gradins supérieurs soutenus par une structure en arcades. 
Les riches Romains s’étaient bâti de superbes villas où alternaient cours bordées de portiques, salles d’apparat pavées de mosaïque, jardins ponctués de cascades et de statues de marbre. Ils allaient se délasser sous les voûtes des thermes bâtis sous l’Empereur Antonin : leur niveau inférieur, bien conservé, et quelques immenses colonnes donnent une idée de leurs dimensions colossales – jusqu’à trente mètres sous la plus haute voûte. Tout près de là s’entremêlent tombes puniques, vestiges de maisons romaines, restes de cryptes et de basiliques chrétiennes.
Car Carthage a été aussi un grand foyer du christianisme. Saint Augustin y a imposé sa doctrine dans des conciles houleux. De nombreux vestiges de basiliques chrétiennes ont été retrouvés ; celle connue sous le nom de Damous el-Karita était la plus grande d’Afrique. 
Carthage fut ensuite abandonnée pendant des siècles, et ses monuments pillés : son marbre et son granit ont servi à construire les cathédrales de Pise et de Gênes, ses plus beaux chapiteaux et colonnes de marbre sont partis orner la mosquée ez-Zitouna de Tunis. Le site reste cependant puissamment évocateur de cette cité dont le rayonnement dura plus d’un millénaire.

Centres d’intérêt :

Selon la légende, la colline de Byrsa serait le lieu de fondation de la cité. Le site répond au souci habituel des Phéniciens de pouvoir établir un port bien protégé et facile à défendre. Visible de l’autre côté de la baie, le mont Bougarnine (« aux deux cornes ») abritait un sanctuaire dédié au dieu Baal, renommé à l’époque romaine Saturnus Balcaranensis.

Le sanctuaire dédié au dieu Baal Hammon et à la déesse Tanit est un espace où se sont accumulés, strate après strate, des milliers de stèles votives. Son surnom de tophet (d’origine biblique) se réfère à de prétendus sacrifices d’enfants rapportés par certains auteurs grecs et romains ; mais la réalité de ce rite archaïque est aujourd’hui contestée par de grands spécialistes.

L’art carthaginois, d’origine phénicienne, traduit souvent une influence égyptienne ou grecque. Carthage a aussi beaucoup importé et copié les plus belles productions du pourtour méditerranéen. Excellant dans la poterie, la métallurgie, le travail de l’ivoire et de la pâte de verre, les Carthaginois étaient largement ouverts sur le monde extérieur.

C’est en Tunisie que la mosaïque romaine a atteint un haut degré artistique grâce à l’inventivité et à la maîtrise technique des mosaïstes locaux. La mosaïque romano-africaine est remarquable par la spontanéité de ses thèmes et le réalisme de ses couleurs finement nuancées. 

La Villa romaine dite de la Volière, restaurée, est remarquable avec sa colonnade de marbre rose et sa salle d’apparat qui donnait sur une succession de bassins. Les belles maisons romano-africaines étaient aménagées autour d’une cour intérieure, et leur sol orné de mosaïques (celle figurant des chevaux de course provient d’une autre maison de Carthage).

Les Thermes d’Antonin comptaient parmi les plus remarquables du monde romain par leur luxe et leurs dimensions (près de 300 mètres de long). Quelques colonnes du niveau supérieur ont été conservées ; l’une d’elles, haute de 15 mètres, soutenait une voûte culminant à 30 mètres. Le niveau inférieur comprenait les espaces de repos et de service.


© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

L’amphithéâtre d’El Jem

Au cœur d’un plateau aride et monotone, entouré de constructions modestes, le grand amphithéâtre d’El Jem a toujours surpris les voyageurs par ses dimensions. Il est le seul du monde romain à être entièrement construit en pierre de taille, sans emploi de briques. L’unité de mesure utilisée, la coudée punique, est une autre caractéristique locale.
L’amphithéâtre a été en partie éventré aux XVIIe et XIXe siècles par les beys de Tunis pour empêcher des tribus rebelles de s’y réfugier. On dit que la Kahéna, célèbre reine berbère, y aurait soutenu un siège lors de la conquête arabe, au VIIe siècle.
L’un des mieux conservés et des plus grands de tout l’empire romain, l’amphithéâtre d’El Jem est un témoin majeur de l’apogée de l’Afrique romaine, qui apporta à la culture romaine sa touche particulière. Il est aussi un modèle d’architecture romaine portée à sa perfection, et apporte un éclairage précieux sur ces moments de folie collective qu’étaient les jeux romains.
Vaste ellipse dont le plus grand axe mesure 148 mètres, l’amphithéâtre d’El Jem a conservé intacts son arène, ses sous-sols ainsi qu’une grande partie de sa façade et de ses gradins. Il est entièrement construit en grès dunaire. Cette pierre à la chaude couleur de sable, friable et peu résistante, a imposé une architecture massive, des arcades étroites et profondes qui créent un fascinant jeu d’ombre et de lumière.
L’imposante façade est sobrement rythmée par les colonnes engagées. Contrairement au Colisée de Rome, qui superpose les trois ordres classiques – dorique, ionique puis corinthien –, celui d’El Jem se limite à deux styles de colonnes, corinthien et composite. Ce choix de la simplicité sublime la beauté de la pierre, et confère au monument une harmonie qui a fait de tous temps l’admiration des voyageurs et des historiens.
Construit au début du IIIe siècle après J.-C., l’amphithéâtre d’El Jem a également bénéficié de plusieurs décennies d’expérience des ingénieurs et architectes romains. Par sa structure, où le nombre égal de voûtes et d’arcades annule les poussées mécaniques au niveau de la façade ; par l’aménagement ingénieux des accès et des circulations, permettant l’entrée et l’évacuation rapide de trente mille spectateurs, il est plus élaboré que son modèle de Rome. Ainsi, les multiples entrées et escaliers, spécifiques pour chacun des étages, permettaient au public de gagner directement les différents gradins. 
Les couloirs de service, vestiaires et cellules des fauves témoignent aussi des progrès accomplis dans la conception des amphithéâtres. Aménagés dès l’origine sous l’arène, ils facilitaient grandement l’organisation des spectacles. Ainsi, les bêtes sauvages pouvaient être hissées par des monte-charge directement sur l’arène, et les serviteurs circulaient dans les galeries souterraines recouvertes d’un plancher amovible sans croiser les processions qui ouvraient les jeux et empruntaient, elles, les entrées d’honneur situées aux deux extrémités de l’amphithéâtre.
Les mises en scène de combats de bêtes sauvages étaient particulièrement prisées par les habitants de l’Afrique romaine. Moins intéressés par les combats de gladiateurs, ils étaient férus de venationes, spectacles de fauves attaquant leurs proies, ou reconstitutions de chasses dont les héros, les bestiaires, étaient adulés par le public. Ces scènes sont abondamment représentées sur les mosaïques tunisiennes, spécialement celles découvertes sur le site d’El Jem. 
Car cet amphithéâtre était la plus belle parure d’une ville antique du nom de Thysdrus, où s’étendaient des villas aussi vastes et luxueuses que celles de Carthage ; des villas ornées de somptueuses mosaïques finement nuancées, reflétant fidèlement la vie et les préoccupations de leurs contemporains. 
C’est grâce au commerce de l’huile d’olive que Thysdrus s’était enrichie. Terre de culture de l’olivier depuis les Carthaginois, la Tunisie en était devenue le principal fournisseur de Rome. Et Thysdrus occupait un emplacement stratégique, à la rencontre de six voies romaines, entre les immenses oliveraies de Tunisie centrale et les ports de la côte. La cité connut un rapide essor et devint une éphémère métropole régionale, avant de sombrer dans l’oubli après le IIIe siècle.
L’âge d’or de Thysdrus – vers les IIe et IIIe siècles après J.-C. – fut aussi celui de toute l’Afrique romaine ; le rayonnement de celle-ci allait de l’art de la mosaïque – qui a acquis en Tunisie ses lettres de noblesse – à la littérature, notamment avec les écrivains chrétiens Tertullien et saint Augustin. Par ses dimensions exceptionnelles et sa perfection architecturale, l’amphithéâtre d’El Jem est un témoin majeur de cette place singulière qu’occupa la Tunisie antique.


Centres d’intérêt :

L’arène et les souterrains sont exceptionnellement bien conservés. Remarquablement fonctionnels et d’aspect monumental, les cellules et couloirs de service ont été aménagés sous l’arène dès la conception de l’édifice (les amphithéâtres plus anciens les plaçaient à l’extérieur ou sous les gradins, une position moins commode pour l’organisation des jeux).

La province de Byzacène – région de Thysdrus (El Jem) et Hadrumète (Sousse) – excellait dans l’art de la mosaïque. Elle a créé un style “fleuri” enrichi de motifs végétaux et d’arabesques. Parmi ses thèmes de prédilection, on trouve les combats de bêtes sauvages et la procession de Dionysos, dieu très populaire qui aurait eu, enfant, le pouvoir de dompter les fauves.

Comme les modernes stades de football, les amphithéâtres devaient permettre l’entrée et l’évacuation sans bousculade d’une foule en effervescence de plusieurs dizaines de milliers de spectateurs. Les flux de spectateurs s’écoulaient dans des galeries avant de se déverser sur les différents secteurs de gradins par les ouvertures appelées vomitoires.

La façade se distingue par son harmonie. Elle recourt à deux ordres architecturaux seulement, contre trois au Colisée de Rome : ordre corinthien (à feuilles d’acanthe) au rez-de-chaussée et au troisième étage, et ordre composite (mêlant volutes et feuilles d’acanthe) au deuxième étage et probablement à l’étage supérieur, aujourd’hui disparu.


© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

Le Parc National d’Ichkeul

C’est en 1980 que le lac et la montagne d’Ichkeul ont été inscrits sur la Liste du Patrimoine mondial de l’Unesco, puis érigés en Parc National couvrant une superficie de 12 600 ha. 
Une montagne verte et solitaire émergeant dans un paysage de plaine, un vaste lac naturel dans un pays semi-aride… le Parc national d’Ichkeul offre un paysage fascinant et chargé de mystère. C’est aussi un haut lieu de la vie sauvage. On y a recensé deux-cent vingt-neuf espèces animales et plus de cinq cents espèces végétales. Mais s’il a mérité d’être inscrit sur de grandes listes internationales (Patrimoine mondial, Réserve de la biosphère, Convention de Ramsar), c’est surtout pour son plan d’eau, dernier vestige d’une chaîne de lacs d’eau douce qui s’étendait autrefois à travers l’Afrique du Nord. Tantôt lac d’eau douce, tantôt lac salé en fonction des saisons, son écosystème exceptionnel en a fait un rendez-vous hivernal majeur pour les oiseaux migrateurs. 
Ichkeul d’été : aux premières caresses du printemps, le lac est un miroir. Des arbustes immergés en crèvent la surface. L’eau douce atteint le pied de la montagne dont le vert intense tranche sur le bleu du ciel. De nombreux oiseaux d’eau, comme le héron pourpré, ont là leur résidence habituelle. La blanche aigrette garzette, la farouche poule sultane construisent leur nid parmi les roseaux. 
Aux beaux jours, des milliers de visiteurs viennent goûter le calme et la splendeur du mont Ichkeul. Sur ses pentes s’étend un manteau verdoyant d’oliviers sauvages et de lentisques (arbustes méditerranéens cousins des pistachiers) où se dissimulent sangliers, chacals, renards et hérissons. L’euphorbe arborescente forme des buissons vert clair. De splendides fleurs apparaissent, cyclamens, iris et diverses orchidées sauvages. Les passereaux préparent leur nid, tandis que des rapaces survolent la montagne : aigle de Bonelli, vautour percnoptère, circaète Jean-le-Blanc. Au fond d’une grotte où elle a élu domicile, une colonie de chauve-souris s’éveille. Dans les marais environnants vivent plusieurs dizaines de buffles d’eau à l’état semi-sauvage ; un troupeau à l’origine très ancienne, renforcé par l’importation de spécimens en provenance d’Italie.
Au pied de la montagne, l’évaporation assèche peu à peu le lac. A mesure que le niveau baisse, des millions de mètres cubes d’eau salée s’y déversent en provenance du lac de Bizerte, un lac d’eau de mer auquel celui d’Ichkeul est relié par le petit oued Tinja. L’évaporation aidant, la salinité peut alors dépasser celle de l’eau de mer. 
Ichkeul d’hiver : avec les premières grandes pluies, les oueds provenant du massif des Mogods – une des régions les plus arrosées de Tunisie – déversent à présent dans le lac des millions de mètres cubes d’eau douce. Au pied de la montagne s’étalent des eaux ocres, troubles, le fond constamment remué par les vents du Nord-Ouest. Bientôt le lac d’Ichkeul déverse son trop-plein dans le lac de Bizerte par l’oued Tinja, dont le débit s’inverse. A la fin de l’hiver, le lac est un vaste plan d’eau douce.
Autrefois, le lac d’Ichkeul attirait, certains hivers, plus de trois cent mille canards et foulques, soit une densité cinq à sept fois supérieure à celle des plus célèbres sites d’hivernage du pourtour méditerranéen. Une grande variété de foulques et de canards s’y rassemblait ; une affluence rendue possible par l’abondance du potamot, plante aquatique à haute valeur nutritive, dont le développement était favorisé par l’alternance eau douce-eau salée. Quant aux marais, inondés chaque hiver, ils accueillaient plus de dix mille oies cendrées.
Mais cet écosystème était fragile, dans une région du monde où les mutations sont rapides et le climat capricieux. Au cours des années 1990, les équilibres ont été perturbés par une succession de fortes sécheresses, et par la construction de plusieurs retenues d’eau en amont. La trop forte salinité a fait régresser le potamot, les marais se sont asséchés ; les célèbres oiseaux d’Ichkeul ont dû rechercher d’autres lieux d’hivernage. Le site a été placé pendant dix ans sur la Liste du patrimoine mondial en péril, avant d’en être retiré en 2006.
Car cette région du Nord dispose désormais d’un réseau sophistiqué de barrages qui communiquent entre eux, et restituent les années sèches l’excédent des années pluvieuses. Les besoins du lac, évalués précisément par un modèle mathématique, sont aujourd’hui pris en compte dans la gestion de ces barrages. L’avenir dira si les oies cendrées et les canards sauvages retrouveront le chemin du Parc dont ils ont fait la célébrité. 


Centres d’intérêt :

A son niveau le plus haut, le lac couvre une superficie de 8 500 hectares. En été, sa profondeur diminue à moins d’un mètre. La montagne culmine à 511 m.

Des sources thermales à 42°C, exploitées depuis l’époque romaine, alimentaient récemment encore des hammams, qui faisaient l’objet d’un pèlerinage chaque printemps.

Des carrières de marbre aujourd’hui inexploitées ont entamé les flancs du mont Ichkeul, un massif dolomitique percé de plusieurs grottes. De belles demeures de la médina de Tunis sont parées de ce marbre. 

Plusieurs dizaines de buffles d’eau vivent dans les marais. Aujourd’hui semi-domestiques, ils seraient issus d’animaux sauvages qui peuplaient la région dans l’Antiquité, et de plusieurs importations de buffles d’Italie au cours des siècles récents. Ils constituaient autrefois un gibier – le parc a été une réserve de chasse royale du XIIIe au XIXe siècle.

En hiver, le rouge-gorge, la fauvette à tête noire, l’étourneau sansonnet et la grive musicienne viennent picorer les fruits des oliviers sauvages. En été, de nombreux oiseaux nichent dans la montagne : le merle bleu, le gobe-mouches, l’agrobate ; la rubiette de Moussier, qui ne vit qu’en Afrique du Nord ; ou encore certaines variétés d’hirondelles. 

L’élevage de bovins, ovins et caprins assure la subsistance de quelques habitants qui occupent des douars sur la montagne.



© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

Le site de Kerkouane

Sans doute occupé par les Puniques depuis le VIe siècle av. J.-C., le site de Kerkouane montre l’aspect intact d’une petite ville du IIIe siècle av. J.-C. Il témoigne d’un urbanisme sophistiqué avec des murailles, des temples, boutiques et ateliers ainsi qu’une nécropole à proximité. 
Le site de Kerkouane, vestiges d’une petite ville qui fut brûlée et désertée au IIIe siècle avant J.-C., puis resta abandonnée pendant vingt-deux siècles, apporte un témoignage intact sur la civilisation des Carthaginois, leur architecture et leur mode de vie.
Depuis la création de Carthage, le réseau des comptoirs phéniciens de Méditerranée occidentale s’était mué en un empire porteur d’une nouvelle civilisation, mi-orientale, mi-africaine, à laquelle on a accolé le surnom romain de punique. En Sicile, en Sardaigne, en Espagne, et bien sûr à travers la Tunisie, cette civilisation a semé de nombreux indices de sa présence. Cependant, il est difficile de se faire une idée des villes puniques et de leur architecture ; les vestiges sont souvent fragmentaires, en grande partie recouverts et dénaturés par des aménagements ultérieurs.
Alors que les Romains ont totalement reconstruit Carthage, faisant disparaître la plupart des vestiges de la cité ancienne, Kerkouane fournit une photographie fidèle de l’urbanisme d’une petite ville punique. 
Cette petite ville côtière de la région du cap Bon s’était développée sous l’impulsion de Carthage, avant d’être détruite par une attaque romaine en 256 avant J.-C. Sur le site, des fondations bien conservées dessinent un plan parfaitement lisible.?Les départs de murs, de pilastres, de colonnes, d’escaliers, et une foule d’indices témoignent du quotidien des habitants. 
La plupart des maisons de Kerkouane – comme les maisons tunisiennes traditionnelles d’aujourd’hui – sont structurées autour d’une cour centrale, accessible de la rue par un couloir coudé. Ces cours sont souvent revêtues d’opus signinum, un ciment enrichi d’éclats de marbre blanc ou de pierre noire, parfois de fragments de verre coloré. Cette technique annonce les prémices de la mosaïque : ici ou là, des cubes de marbre blanc étaient disposés de manière à former sur le seuil des maisons une image jouant le rôle de talisman, le “signe de Tanit”, symbole typique du monde punique.
Les murs sont souvent recouverts d’un enduit de ciment mêlé de poterie pilée qui lui confère une couleur rose caractéristique. Margelles de puits, conduites en plomb et caniveaux, escaliers menant au toit ou à des pièces hautes témoignent d’un certain niveau de confort. Quelques éléments de décoration – gargouilles sculptées, moulures, stucs lisses et brillants imitant le marbre… – ont aussi été retrouvés. Mais le plus étonnant est sans doute l’existence, dans plusieurs maisons, de véritables salles d’eau équipées de baignoires sabots, avec siège et accoudoirs. 
La ville était dotée d’un grand temple. Comme les temples sémitiques, celui-ci possédait une vaste cour où s’opéraient les sacrifices nécessaires au culte ; on y trouve aussi un atelier et un four de poterie où se fabriquaient des objets cultuels en argile. Quant à l’urbanisme de la ville, il présente une structure organisée, avec des rues d’une bonne largeur suivant une trame orthogonale, et trois petites places publiques.
Ainsi, dans cette ville d’importance secondaire, vivant sans doute de la pêche au sein d’une riche région agricole, les habitants savaient apprécier le confort, la beauté et la qualité de vie. 
On remarque à Kerkouane quelques éléments de la culture punique qui survivront en Tunisie à travers les aléas de l’histoire. Beaucoup de constructions ont recours à la technique que les Romains appelleront plus tard opus africanum : des murs formés d’une succession de piliers entre lesquels s’intercalent des empilements de moellons. Cette technique sera encore observée dans les forteresses byzantines, et même les grandes mosquées de Tunis et de Kairouan. Autre survivance : les fours cylindriques verticaux que l’on rencontre dans plusieurs maisons de Kerkouane. Sous le nom de tabouna, de tels fours en argile servent encore, de nos jours, à fabriquer la galette de pain typique des campagnes tunisiennes. 
Kerkouane ne livre certes pas tous les secrets de la civilisation de ces Carthaginois dont un Grec d’Alexandrie, Appien, a écrit qu’ils étaient « les égaux des Grecs pour la puissance, et les seconds des Perses pour la richesse ». Mais comme Pompéi pour le monde romain, il offre un accès irremplaçable à leur univers quotidien.


Centres d’intérêt :

Le symbole typiquement punique connu sous le nom de « signe de Tanit » (du nom de la grande déesse de Carthage) est souvent présent sur les stèles commémorant des vœux et des sacrifices, ainsi qu’au seuil de certains édifices. Il pourrait être une sorte de talisman contre le mauvais œil.

Le souci de confort des citoyens de Kerkouane – et plus largement du monde punique – est attesté par la présence de salles d’eau équipées de baignoires à siège et accoudoirs. Ces espaces étaient revêtus d’enduit enrichi de terre cuite pilée, de couleur rose. Des conduites, éviers et caniveaux y assuraient l’alimentation en eau et l’évacuation des eaux usées.

Les maisons de Kerkouane possédaient souvent une cour centrale ; l’une d’elles est entourée d’une galerie soutenue par une colonnade, d’inspiration grecque. D’autres maisons possèdent au contraire une structure linéaire. Quant au modèle de la maison à cour centrale, il a continué d’être usité en Tunisie à travers les siècles. 

Les Puniques fabriquaient une grande variété de bijoux, sceaux et amulettes, certains d’une grande finesse. Les orfèvres travaillaient les pierres précieuses, l’or, l’argent, la pâte de verre. 

L’urbanisme de Kerkouane comporte trois petites places publiques. La plupart des quartiers suivent une trame orthogonale et les rues sont relativement droites et larges, prouvant l’existence d’un plan préétabli. 



© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

La médina de Sousse

Dominée par une haute tour couleur de parchemin, enserrée dans une puissante muraille crénelée, la médina de Sousse s’égrène en pente douce vers la mer. Un ensemble saisissant qui a inspiré à Maupassant cette vision : « Mais je l’ai vue, cette ville ! Oui, oui. J’ai eu cette vision lumineuse autrefois dans ma toute jeune vie, au collège, quand j’apprenais l’histoire des croisades dans l’Histoire de France de Burette. (…) Oh ! cette muraille, c’est bien celle dessinée dans le livre à images, si régulière et si propre qu’on la dirait en carton découpé… ».
Héritière d’une grande ville antique du nom d’Hadrumète, la Sousse musulmane fut d’abord un petit avant-poste de Kairouan, la première capitale du Maghreb. Au VIIIe siècle, en effet, y fut implanté un ribat, une communauté d’ascètes vouée à la surveillance du littoral en même temps qu’à la propagation de la doctrine religieuse. Car le jeune émirat aghlabide faisait face à deux périls : la puissance maritime des Byzantins et l’apparition de doctrines subversives. 
Pour abriter leur communauté et pour protéger la population qui les rejoignit peu à peu, ces hommes de foi disposaient d’un fortin muni d’une haute tour-vigie. C’est cet édifice qui est connu aujourd’hui sous le nom de Ribat. Lieu d’étude et de recueillement, il fut aussi un des centres où se développa l’islam mystique. 
Ce Ribat a été conservé intact. Erigé face à la mer, il est très semblable aux petits châteaux orientaux qui s’édifiaient au même moment en Syrie : une enceinte flanquée de tours rondes, une cour carrée bordée de cellules pour les vivres et les voyageurs de passage ; et à l’étage, les cellules des ascètes et une salle de prière. Cette dernière, d’une grande sobriété, est la plus ancienne d’Afrique restée dans son état originel. 
Quant à la tour-vigie, haute tour cylindrique comme les minarets abbassides, elle permettait de communiquer par signaux lumineux avec la longue chaîne de ribats qui se constituait alors tout au long de la côte africaine. Grâce à eux, selon la tradition, un message pouvait être transmis en une seule nuit d’Alexandrie à Ceuta. 
Au IXe siècle, le petit village de dévots avait pris de l’importance jusqu’à devenir la principale base navale de la capitale aghlabide. C’est elle qui fut le point de départ de l’expédition pour la conquête de la Sicile, puis pour d’autres dirigées contre l’Italie et les îles voisines. De cette époque datent certains des éléments les plus marquants de la médina d’aujourd’hui : les remparts, la tour Khalef et la Grande mosquée. 
Les premiers, remarquablement bien conservés, étaient entièrement construits en pierre de taille. La seconde, à l’allure de phare romain et édifiée sur une colline, a pris le relais de la tour du Ribat qu’elle dépassait de 50 mètres. Elle domine toute la médina, intégrée à présent dans une forteresse, la Kasbah, édifiée aux siècles suivants. C’est sous sa cour qu’a été réaménagé récemment le superbe musée archéologique de la ville.
La Grande mosquée, quant à elle, surprend par son aspect militaire. Voisine de l’arsenal, elle était une véritable forteresse autant qu’un lieu de culte avec sa muraille crénelée, ses grosses tours d’angle qui pouvaient accueillir des machines de guerre. L’une de celles-ci, surmontée d’une coupole, faisait office de minaret – car la mosquée en était dépourvue. A l’intérieur, c’est encore l’austérité qui frappe. La salle de prière, toute en pierre de taille, est d’une grande simplicité, rythmée par des piliers courts et massifs qui soutiennent de larges arcs outrepassés.
Sousse a conservé aussi de fort intéressants témoignages architecturaux de l’époque suivante : celle du califat fatimide, né en Tunisie au Xe siècle avant de s’établir en Egypte, laissant régner en Tunisie leurs vassaux, les Zirides. Un des éléments décoratifs caractéristiques de cette période est la juxtaposition de multiples niches, parfois accompagnées de rosaces ou soulignées par des arcs concentriques. On trouve un tel décor dans la Grande mosquée de Sousse, en ornementation du mihrab (niche indiquant la direction de la prière), ainsi que sur les façades de plusieurs édifices comme la mosquée Sidi Ali Ammar et la Koubba Bin el-K’haoui. 
Ça et là, à travers la médina, surgissent d’autres architectures remontant au haut Moyen Age : mosquées, façades de maisons… Même dans des édifices moins anciens – mausolée, tribunal, minarets – on est frappé par la sobriété des décors sculptés qui mettent en valeur la beauté de la pierre, parfois soulignés par une frise de céramique ou un décor en damier. Un ensemble exceptionnel de monuments à la beauté austère, puissamment évocateur du passé de cette place forte médiévale.

Centres d’intérêt :

Un des monuments les plus curieux de Sousse est la Koubba Bin el-K’haoui, énorme dôme recouvert de sillons en zigzags. Il s’agirait de la coupole d’un ancien hammam datant du XIe-XIIe s. Sa façade ornée de niches est typique de l’architecture fatimido-ziride. L’édifice avait été transformé en café à l’époque ottomane.

Le Ribat est une forteresse carrée d’une quarantaine de mètres de côté, construite vers la fin du VIIIe siècle, doté de nombreux aménagements défensifs : tour-vigie, merlons, assommoirs surplombant le porche d’entrée, meurtrières inscrites dans le mur de la salle de prière… Son architecture est proche des modèles orientaux.

La médina a conservé son tracé traditionnel de ruelles sinueuses et d’impasses étroites. Dominée par la Kasbah et la tour Khalef, dotée de remparts et de monuments robustes et austères, elle est représentative de l’architecture militaire et religieuse des premiers siècles de l’islam en Tunisie. 

Construite entièrement en pierre de taille, la muraille de Sousse se distinguait des murailles de brique crue de Kairouan et Tunis à la même époque. Certaines parties sont renforcées par deux rangées de voûtains superposés qui en augmentent l’élasticité et la résistance ; un procédé déjà utilisé par les Puniques.  

Avec sa salle de prière plus large que profonde, simplement rythmée par des arcades régulières et bordée d’une grande cour rectangulaire, la Grande mosquée de Sousse correspond au prototype qui se répandra et se développera dans tout l’Occident musulman. Cette salle datant du IXe siècle a été agrandie au XIe siècle. La cour est bordée sur trois côtés par un portique. Une longue inscription coufique y mentionne le nom d’un esclave affranchi qui dirigea les travaux de construction. L’aspect robuste de l’architecture s’explique par la proximité de la mer, source de menaces.



© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

Kairouan

Kairouan est dépositaire d’un double héritage. Première ville fondée au Maghreb par les musulmans, elle a conservé à travers les siècles une aura de ville sainte. Capitale de l’Ifriqiya, la partie orientale du Maghreb, pendant le haut Moyen Age, elle a été aussi un centre de civilisation au rayonnement considérable.
Kairouan a été fondée en 670 à l’endroit précis où s’élève sa Grande mosquée. Le général arabe Oqba Ibn Nafi, chargé par le calife omeyyade de Damas de conquérir la lointaine Africa byzantine, aurait choisi cet emplacement pour construire une mosquée et établir une ville-camp. Mais c’est en 836 que la Grande mosquée a adopté, pour l’essentiel, son aspect actuel ; Kairouan était alors la capitale d’un puissant émirat, celui des Aghlabides. 
Cette mosquée est à la fois le plus prestigieux sanctuaire musulman du Maghreb, et un chef-d’œuvre de l’architecture universelle. De l’extérieur, son épaisse muraille hérissée de nombreux contreforts semble évoquer les dangers des temps héroïques. A l’intérieur, l’immense cour bordée d’arcades respire l’harmonie et la sérénité. Sur l’un de ses côtés se dresse la masse austère du minaret, semblable à un phare antique. Le côté opposé, dont l’élégante galerie à double rangée d’arcades est surmontée d’un dôme cannelé, forme la façade de la salle de prière. 
Depuis la colonnade des galeries jusqu’à l’encadrement de la porte du minaret, le remploi d’éléments antiques saute aux yeux : la Grande mosquée de Kairouan, si elle est un des premiers édifices monumentaux dédiés à la nouvelle religion, reste ancrée dans une longue tradition architecturale. L’intérieur de la salle de prière conforte cette impression. C’est ici une véritable forêt de colonnes antiques, surmontées de chapiteaux aux formes variées, qui emplit tout l’espace ; mais cet espace indifférencié, dépourvu de centre, seulement orienté vers le mur de qibla vers lequel les fidèles se tournent pour la prière, est caractéristique de l’architecture islamique. 
Au centre de ce mur se situe un des ensembles les plus remarquables de la mosquée : le mihrab, haute niche indiquant la qibla. Tapissé de panneaux de marbre ajouré, encadré de colonnes de porphyre et de carreaux de céramique lustrée aux délicats reflets dorés, il est coiffé d’une demi-coupole de bois sombre recouverte de sublimes arabesques dorées. A côté se trouve un autre trésor inestimable : la plus ancienne chaire à prêcher (minbar) du monde musulman conservée jusqu’à nos jours. Les panneaux de bois sculpté qui la composent, tous différents dans leur décor, constituent un des premiers chefs-d’œuvre de l’art de l’arabesque. Tous deux remontent au IXe siècle. La mosquée possède aussi un autre chef-d’œuvre de boiserie sculptée, une maqsura (enceinte privée réservée au prince) datant du XIe siècle.
Un témoignage du prodigieux développement de Kairouan dès le IXe siècle est donné par les imposants Bassins des Aghlabides situés à l’extérieur de la médina. Ces installations hydrauliques faisaient partie d’un ensemble beaucoup plus vaste, exceptionnel pour leur époque, composé de quinze bassins et de citernes. En subsistent deux bassins de construction robuste et harmonieuse, dont le plus grand atteint un diamètre de 128 mètres. Ces équipements pour la décantation et le stockage de l’eau étaient indispensables au bien-être d’une grande ville située dans un environnement aride.
Saccagée lors d’invasions au XIe siècle, Kairouan céda la prééminence à Tunis et déclina. Elle conserva cependant son prestige de ville sainte, perpétuant le souvenir des premiers combats et de leurs martyrs. C’est au XVIIe siècle que l’un d’eux, Abou Zamaa el-Balaoui, s’est vu édifier par le Bey de Tunis un superbe mausolée connu sous le nom de « mosquée du Barbier ». Situé en dehors de l’enceinte de la médina, il fait partie d’un complexe plein de charme aux multiples salles et cours tapissées de faïence multicolore, ornées de plâtre délicatement sculpté. A la fois mausolée, école, mosquée et fondation religieuse, ce monument constitue un grand pôle de ferveur religieuse autour du souvenir d’Abou Zamaa, compagnon du Prophète, que les Tunisiens surnomment Sidi Sahbi.
Kairouan compte bien d’autres édifices témoignant de sa vocation pieuse, comme ses multiples zaouïas (fondations religieuses et sièges de confréries) et son puits ?Barrouta qui serait miraculeusement relié au puits Zem-Zem de La Mecque. D’autres monuments représentent des témoignages inestimables sur l’architecture médiévale. Mais Kairouan, c’est aussi cette médina au charme simple et fascinant, chaulée de blanc et de bleu, toute semée de coupoles nervurées et entourée de remparts crénelés, que l’historien tunisien Hassen Hosni Abdelwahab a qualifiée de « joyau du Maghreb et perle du patrimoine architectural arabe ».


Centres d’intérêt :

Véritable musée d’art antique, la Grande mosquée possède la plus grande collection de chapiteaux romains et byzantins réunis dans un monument musulman. On les retrouve dans les galeries entourant la cour et dans la salle de prière, où les différences de teinte et de forme des colonnes et des chapiteaux se fondent dans l’harmonie de l’ensemble. Le mihrab de la Grande mosquée, niche indiquant l’orientation de la prière, est remarquable par son décor d’arabesques végétales dorées, ses carreaux de faïence à reflets métalliques importés d’Irak et ses colonnes de porphyre rouge. Il est surplombé par une coupole dont le décor intérieur sculpté (rosaces, coquilles) renvoie à l’héritage omeyyade.

La petite mosquée des Trois-Portes est exceptionnelle par son ancienneté (IXe siècle) et par sa façade richement sculptée d’inscriptions et de motifs végétaux, la plus ancienne connue dans l’architecture islamique.

La zaouïa (fondation religieuse) de Sidi Abid al-Ghariani aurait été construite au XIIIe ou au XIVe siècle. Elle est un bel exemple de la sobre et élégante architecture d’époque hafside : une cour pavée de marbre dessinant des entrelacs géométriques, une arcade à claveaux blancs et noirs, une coupole pyramidale recouverte de tuiles vertes…

Edifié au XVIIe siècle, le mausolée d’Abou Zamaa, ou zaouïa Sidi Sahbi, emprunte à la fois à l’architecture traditionnelle de Kairouan (coupole à cannelures) et à celle d’Andalousie (minaret). Ses décorations de plâtre sculpté et ses murs recouverts de céramique polychrome d’inspiration espagnole ou turque constituent un merveilleux répertoire décoratif de cette époque.

La zaouïa de Sidi Amor Abada, personnage mégalomane du XIXe siècle adulé par la population, compte par moins de six coupoles dans le style traditionnel de Kairouan.



© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

Le site de DouggaEtagés au flanc d’une hauteur qui s’achève en falaise abrupte, à l’apparition des premiers reliefs de la chaîne de l’Atlas au nord-ouest de la Tunisie, émergent les vestiges d’une cité antique magnifiquement conservée avec toutes ses composantes : temples, établissements publics, arcs monumentaux, maisons, rues pavées…
A son sommet, la silhouette élancée d’un temple capitolin. En contrebas, un haut mausolée en forme de tour d’allure orientale. Le premier exprime dans toute son élégance la dévotion aux dieux protecteurs de Rome. La seconde traduit la fidélité à la culture préromaine, puisqu’il s’agit d’un des rares témoignages connus de l’architecture royale numide. Ces deux monuments résument à eux deux l’histoire de Thugga, ville numide, devenue une cité prospère de l’empire romain.
Les Numides, c’est ce peuple autochtone ancêtre des Berbères dont la civilisation s’épanouit au contact de Carthage, et qui constitua deux royaumes au Maghreb central à partir du IVe siècle avant J.-C.?Tantôt alliés, tantôt adversaires de Rome, ils virent finalement leur territoire intégré à l’empire romain au Ier siècle avant J.-C.
Le premier monument qu’on aperçoit en arrivant à Dougga, ce sont les fières colonnes du temple de Saturne. Ce dieu romain faisait l’objet d’un culte particulier en Afrique car il était assimilé à Baal Hammon, le grand dieu carthaginois ; or c’est justement sur l’emplacement d’un ancien sanctuaire de Baal qu’a été construit ce temple, preuve de la survivance de l’ancienne culture numido-punique. Puis apparaît le théâtre, un des mieux conservés d’Afrique romaine. Son hémicycle, en particulier, est de toute beauté. Creusé en partie à flanc de colline, capable d’accueillir 3 500 spectateurs, il était sans doute surdimensionné pour une ville qui n’a pas dû dépasser les 5 000 habitants. Il témoigne de la course aux honneurs qui s’était emparée, au IIe siècle après J.-C., des riches familles de Thugga dont chacune voulait offrir à sa cité le monument le plus prestigieux.
Le Capitole de Dougga est tout aussi exceptionnel. Ce temple dédié à la triade capitoline – Jupiter, Junon et Minerve – dresse ses hautes colonnes cannelées surmontées de chapiteaux corinthiens, et son fronton triangulaire délicatement sculpté et doré par des siècles d’ensoleillement. A l’autre extrémité du site, le temple consacré à la Junon céleste (Juno Caelestis) est entouré d’une galerie soutenue par des colonnes et dessinant un demi-cercle, forme inhabituelle en Afrique romaine. Là encore, ce temple signale la survivance des cultes préromains puisque cette divinité ne serait autre que l’héritière de Tanit, la grande déesse de Carthage.
Au pied de ces monuments s’égrènent d’innombrables vestiges : forum, boutiques, places publiques, fontaines, maisons, et plus d’une vingtaine de temples et lieux de culte divers. Sans oublier les thermes, élément essentiel du mode de vie romain. Située dans une région où l’eau est abondante, Thugga possédait trois de ces établissements. Le plus imposant, les thermes Antoniniens (anciennement appelés Liciniens), offre une architecture symétrique, vaste et harmonieuse, où les différentes salles – chaudes ou froides, sèches ou humides… – sont dédoublées pour plus de confort et de fluidité des circulations. 
Quant au mausolée numide, en contrebas de la ville, il apparaît comme la superposition d’une chambre funéraire, d’un temple et d’une pyramide, cumulant ainsi les symboles de l’architecture sacrée de Grèce et d’Egypte. Cette forme l’apparente au célèbre Mausolée d’Halicarnasse, l’une des sept merveilles du monde antique, et montre la proximité des Numides avec le monde hellénistique. Il portait une inscription gravée en deux langues, libyque (la langue locale) et punique (celle de Carthage), aujourd’hui conservée à Londres. Edifié par des constructeurs numides au milieu du IIe siècle avant notre ère, ce monument de prestige confirme l’importance de cette ville qui a été une résidence royale du grand roi Massinissa, unificateur de la Numidie et ennemi d’Hannibal.
C’est une spécificité du site de Dougga que de montrer à la fois un modèle typique de ville romaine avec ses monuments les plus représentatifs, et leur intime imbrication avec la civilisation préexistante. Le forum romain se superposait sans doute à l’ancienne agora numide, et au pied du Capitole ont été découverts les restes d’un temple dédié au roi numide Massinissa. 
Mais la valeur du site de Dougga réside aussi dans l’extraordinaire beauté de ses vestiges qui s’étendent dans un paysage verdoyant d’oliviers et de champs de blé.

Le site archéologique, particulièrement impressionnant, s’étend sur environ 75 ha et offre les vestiges d’une petite ville romaine avec toutes ses composantes. Outre ses somptueux monuments romains, il présente de nombreux témoignages de la synthèse avec les cultures punique, numide et hellénistique.


Centres d’intérêt :

Le mausolée libyco-punique est un monument funéraire sans doute dédié à un membre de la dynastie royale numide. Spectaculaire avec ses vingt-et-un mètres de hauteur, il a conservé des bas-reliefs représentant des chars tirés par quatre chevaux, et des fragments de décoration mêlant influences grecques et égyptiennes.

Un des plus beaux édifices de Dougga, le Capitole comporte à son fronton un bas-relief représentant l’apothéose de l’empereur Antonin le Pieux emporté par un aigle – symbole de son admission parmi les dieux. Comme pour d’autres édifices de Thugga, ses murs ont été bâtis selon la technique punique de l’opus africanum (appareil à chaînage).

Le théâtre de Dougga est représentatif de ces édifices monumentaux dont la vocation était multiple. La population de Thugga s’y rassemblait pour assister à des spectacles mais aussi des cérémonies officielles ou des annonces politiques. Il a conservé ses gradins étagés sur une hauteur de 15 mètres, et une partie de sa colonnade de scène.

Le temple de Juno Caelestis est composé selon une formule originale, unique dans toute l’Afrique romaine. Dressé sur un podium, il était entouré d’une cour fermée semi-circulaire bordée d’un portique. Cette forme symbolisait peut-être le croissant lunaire, attribut de la déesse punique Tanit à qui Caelestis était assimilée dans l’Afrique romaine.

Les thermes Antoniniens, établis en terrain accidenté, ont nécessité d’importants travaux de terrassement. L’entrée est en surplomb et les différents espaces (frigidarium, tepidarium, caldarium, sudatorium, laconicum, palestres) sont répétés symétriquement pour former un vaste complexe.


© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016


Multiple et foisonnante, la médina de Tunis offre bien des visages différents, à l’image de sa longue histoire enrichie d’influences diverses. Pendant toute la fin du Moyen Age, elle était une des cités majeures du monde musulman. Elle est aujourd’hui une des plus vastes et des plus belles médinas du monde, riche de ses monuments qui se comptent par centaines, et de son tissu urbain caractéristique des villes arabes.

Son monument le plus ancien est la Grande mosquée, dite ez-Zitouna (mosquée de l’Olivier). Construite sous sa forme actuelle au IXe siècle, peu après celle de Kairouan – qui était alors la capitale –, elle lui est très semblable. Dans sa salle de prière se dressent 184 colonnes antiques qui soutiennent la toiture ; prélevées pour la plupart sur le site de Carthage, elles trouvèrent ici une seconde vie. A l’extérieur, l’harmonieux décor à base de niches et d’arcs rouges et blancs donne à la mosquée son caractère propre. 

C’est avec la dynastie des Almohades que Tunis prit définitivement, au XIIe siècle, son rôle de capitale. Capitale, d’abord, d’une province de leur empire ; puis centre du nouvel empire constitué au siècle suivant par leurs héritiers, les Hafsides. 

Ces souverains berbères agrandirent la citadelle des Almohades, la Kasbah, aujourd’hui disparue. Leur règne dura plus de trois siècles. Tunis accueillait alors de nombreux Andalous fuyant l’Espagne ; l’un d’eux, le céramiste Sidi Kacem, était aussi un saint homme dont le mausolée à toiture pyramidale est représentatif du style hafside et de ses influences andalouses. C’est aux Hafsides que la médina doit l’essentiel de sa configuration actuelle. Mais de nombreux traits de son visage trahissent l’influence des Ottomans, qui à leur tour intégrèrent la Tunisie à leur empire à partir de 1574. 

Autour de la Grande mosquée qu’ils cernent de toute part, les souks centraux sont des marchés couverts dédiés aux activités les plus nobles : tailleurs, parfumeurs, libraires, bijoutiers, répartis par corporation. Le souk at-Truk répondait aux besoins vestimentaires des Turcs ; le souk des Chéchias – dont quelques boutiques sont encore en activité – se chargeait des finitions et de la vente de ces bonnets de feutre rouge, spécialité de Tunis, qui étaient recherchés dans tout l’empire ottoman. 

Les Turcs se construisirent des mosquées spécifiques pour pratiquer leur rite hanéfite. Contrairement aux mosquées traditionnelles de Tunisie, ces édifices incluent le tombeau de leur fondateur ; ils sont également reconnaissables à leur minaret de section octogonale, couronné par un balcon et un lanternon. La première de ces mosquées est celle de Youssef Dey, voisine de la Kasbah, construite en 1616. Plus élancée et mieux décorée, la mosquée Hammouda-Pacha reflète la prospérité acquise par la ville quarante ans plus tard. Cependant, une seule mosquée ottomane de Tunis s’inspire du modèle de la Sainte-Sophie ou de la Souleïmanié d’Istanbul : la mosquée Sidi Mehrez, surmontée d’un large dôme entouré de coupoles plus petites. 

En Tunisie ottomane, le pouvoir a d’abord été détenu par les Deys, chefs de la milice des janissaires ; puis, rapidement, par les Beys, à la tête de l’armée chargée de sillonner le pays pour collecter l’impôt. Ces derniers prirent le titre de Pacha (gouverneur), puis s’affranchirent largement de la tutelle d’Istanbul. 

De cette époque datent de superbes médersas, collèges religieux destinés à former juristes et fonctionnaires. L’une des plus belles est la médersa es-Slimaniya, avec son patio aux élégantes arcades, ses panneaux de céramique à bouquets dans le style ottoman, son plafond en coupole orné de délicates arabesques. On édifia aussi de nombreuses zaouïas, fondations religieuses, comme celle de Sidi Ibrahim er-Riahi à l’exubérant décor de plâtre sculpté. A partir du XVIIIe siècle, les membres de la famille beylicale se firent enterrer dans un vaste complexe funéraire surmonté de coupoles, Tourbet el-Bey. 

De l’ère ottomane datent aussi la plupart des palais qui se cachent derrière des portes magnifiquement décorées. Leurs salles s’organisent autour de patios entourés d’arcades et tapissés de céramique. Pierre sculptée, boiseries peintes de bouquets ou d’arabesques, vasques, panneaux de céramique et marqueterie de marbre… leur décor mêle harmonieusement le style traditionnel à de multiples influences turques, espagnoles, italiennes.

Délaissée au XXe siècle en faveur des nouveaux quartiers, la médina de Tunis a conservé ses plus beaux monuments et son atmosphère propre. C’est un univers à part où se côtoient le luxueux et le populaire, l’ancien et le moderne, le religieux et le profane ; un lieu où se combinent la force d’une tradition millénaire et l’ouverture sur le monde.


Centres d’intérêt :

Sœur jumelle de celle de Kairouan et construite à la même époque, la Grande mosquée ez-Zitouna est un vaste sanctuaire occupant 5000 m2 au cœur de la médina. Son apparence extérieure doit beaucoup aux éléments décoratifs ajoutés au Xe siècle : arcs à claveaux rouges et blancs, niches juxtaposées, marqueterie de pierre aux teintes alternées.

La mosquée de la Kasbah (XIIIe siècle) dépendait de la citadelle hafside, aujourd’hui disparue. Son minaret à base carrée et à décor en losanges est inspiré de la Koutoubia de Marrakech, capitale de la dynastie almohade ; c’est aujourd’hui le plus ancien minaret de Tunis. Il a servi de modèle lors de la reconstruction de celui de la Grande mosquée, en 1894.

Dar Othman est l’un des plus anciens palais de l’ère ottomane. Sa somptueuse façade extérieure en marbre blanc et noir, ses panneaux de céramique et de plâtre sculpté, ses arcs outrepassés soutenus par des chapiteaux andalous sont remarquables de l’art tunisois du début du XVIIe siècle. 

La mosquée Hammouda-Pacha (du nom d’un des plus grands Beys de Tunis) reflète la prospérité de la ville au XVIIe siècle. Son minaret octogonal, typique des mosquées turques, est fin et élancé ; une élégante marqueterie de marbre orne le mausolée du souverain, qui jouxte la salle de prière. 

La mosquée Mohamed-Bey (fin du XVIIe siècle) est aussi connue sous le nom de mosquée Sidi Mehrez. Elle est la seule à Tunis à respecter le plan des grandes mosquées d’Istanbul : une salle carrée entourée par la cour sur trois côtés, et surmontée d’un large dôme central complété par des coupoles plus petites. L’édifice, inachevé, est cependant dépourvu de minarets.

La seconde dynastie de Beys, les Husseïnites, se construisit un complexe funéraire privé au cœur de la médina appelé Tourbet el-Bey. C’est un ensemble de cours et de salles richement décorées, surmontées de coupoles tantôt rondes, tantôt ovales. Les tombes masculines y sont surmontées d’une coiffe turque ou d’un turban sculptés dans le marbre.

© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

Carthage – Qart Haddasht ou « ville nouvelle » en langue phénicienne – a été fondée par une femme, Elyssa, que les textes anciens surnomment Didon (« l’errante »). Sœur de Pygmalion, roi de Tyr, elle fuyait la Phénicie avec quelques compagnons : son propre frère avait assassiné son époux, prêtre de la déesse Ashtart. C’était, selon la tradition, en 814 avant J.-C. Puis le déclin des cités phéniciennes d’Orient conduisit Carthage à prendre la tête de leur réseau de comptoirs. Elle en fit un empire comptant parmi les plus riches de son temps. Seuls les Grecs pouvaient lui faire de l’ombre ; mais ce sont finalement les Romains qui vinrent à bout de sa puissance, l’envahirent et la livrèrent aux flammes en 146 avant J.-C.
Un siècle plus tard, Carthage devait renaître de ses cendres. Reconstruite à l’image de Rome, elle en égala presque la splendeur par le luxe et les dimensions de ses monuments. La province de Carthage, l’Africa, devint une des plus brillantes de tout l’empire ; elle fut aussi, dans l’Antiquité tardive, un haut-lieu de propagation du christianisme. De cette riche histoire subsistent d’innombrables vestiges dispersés sur un vaste territoire. Les différentes périodes y sont intimement imbriquées.
La colline de Byrsa, qui surplombe la cité, était couronnée, à l’époque romaine, par une gigantesque esplanade où se trouvaient le forum et les principaux bâtiments officiels. On peut encore y voir un quartier punique qui avait été enseveli lors des travaux de terrassement ; il porte les traces de l’incendie provoqué lors de la conquête romaine. 
Ville de navigateurs, la première Carthage était dotée d’un port constitué de deux bassins communicants : celui relié à la mer, rectangulaire, accueillait la flotte commerciale, tandis que le second, en retrait, était un port militaire de forme circulaire. La Carthage romaine les remit en activité. Ces bassins subsistent encore, bien qu’en partie comblés ; le second comprenait un îlot central où on a retrouvé les vestiges des anciennes cales sèches. 
Non loin se trouvait le sanctuaire punique dédié au dieu Baal Hammon et à la déesse Tanit, connu aujourd’hui sous le nom de tophet. Il s’agissait d’une vaste aire sacrée à ciel ouvert où les Carthaginois ont déposé, pendant des siècles, des stèles gravées portant des vœux qu’ils accompagnaient d’offrandes et de sacrifices animaux. 
Quant à la Carthage romaine, elle éleva des temples à ses nouveaux dieux et adopta le culte de la famille impériale. Un superbe autel sculpté, dédié à la famille de l’empereur Auguste, ainsi que d’innombrables statues de divinités, de princes et de princesses ont été découverts à Carthage ; des statues géantes en marbre qui témoignent du raffinement artistique de la cité.
Rues pavées en damier, gigantesques réservoirs d’eau témoignent des aménagements considérables dont fut alors dotée la cité. L’amphithéâtre approchait, par ses dimensions, le Colisée de Rome. L’hippodrome, aujourd’hui disparu, était le second par la taille de tout l’empire après le Circus Maximus. Les nouveaux Carthaginois se rendaient en foule au théâtre ; ils y applaudissaient des comédies et tragédies latines, des numéros de mimes ou de funambules, des conférences publiques données par des orateurs comme le grand écrivain africain Apulée. Bien conservé, ce théâtre était plus grand encore qu’il n’y paraît aujourd’hui : aux gradins creusés dans la colline s’ajoutaient des gradins supérieurs soutenus par une structure en arcades. 
Les riches Romains s’étaient bâti de superbes villas où alternaient cours bordées de portiques, salles d’apparat pavées de mosaïque, jardins ponctués de cascades et de statues de marbre. Ils allaient se délasser sous les voûtes des thermes bâtis sous l’Empereur Antonin : leur niveau inférieur, bien conservé, et quelques immenses colonnes donnent une idée de leurs dimensions colossales – jusqu’à trente mètres sous la plus haute voûte. Tout près de là s’entremêlent tombes puniques, vestiges de maisons romaines, restes de cryptes et de basiliques chrétiennes.
Car Carthage a été aussi un grand foyer du christianisme. Saint Augustin y a imposé sa doctrine dans des conciles houleux. De nombreux vestiges de basiliques chrétiennes ont été retrouvés ; celle connue sous le nom de Damous el-Karita était la plus grande d’Afrique. 
Carthage fut ensuite abandonnée pendant des siècles, et ses monuments pillés : son marbre et son granit ont servi à construire les cathédrales de Pise et de Gênes, ses plus beaux chapiteaux et colonnes de marbre sont partis orner la mosquée ez-Zitouna de Tunis. Le site reste cependant puissamment évocateur de cette cité dont le rayonnement dura plus d’un millénaire.

Centres d’intérêt :

Selon la légende, la colline de Byrsa serait le lieu de fondation de la cité. Le site répond au souci habituel des Phéniciens de pouvoir établir un port bien protégé et facile à défendre. Visible de l’autre côté de la baie, le mont Bougarnine (« aux deux cornes ») abritait un sanctuaire dédié au dieu Baal, renommé à l’époque romaine Saturnus Balcaranensis.

Le sanctuaire dédié au dieu Baal Hammon et à la déesse Tanit est un espace où se sont accumulés, strate après strate, des milliers de stèles votives. Son surnom de tophet (d’origine biblique) se réfère à de prétendus sacrifices d’enfants rapportés par certains auteurs grecs et romains ; mais la réalité de ce rite archaïque est aujourd’hui contestée par de grands spécialistes.

L’art carthaginois, d’origine phénicienne, traduit souvent une influence égyptienne ou grecque. Carthage a aussi beaucoup importé et copié les plus belles productions du pourtour méditerranéen. Excellant dans la poterie, la métallurgie, le travail de l’ivoire et de la pâte de verre, les Carthaginois étaient largement ouverts sur le monde extérieur.

C’est en Tunisie que la mosaïque romaine a atteint un haut degré artistique grâce à l’inventivité et à la maîtrise technique des mosaïstes locaux. La mosaïque romano-africaine est remarquable par la spontanéité de ses thèmes et le réalisme de ses couleurs finement nuancées. 

La Villa romaine dite de la Volière, restaurée, est remarquable avec sa colonnade de marbre rose et sa salle d’apparat qui donnait sur une succession de bassins. Les belles maisons romano-africaines étaient aménagées autour d’une cour intérieure, et leur sol orné de mosaïques (celle figurant des chevaux de course provient d’une autre maison de Carthage).

Les Thermes d’Antonin comptaient parmi les plus remarquables du monde romain par leur luxe et leurs dimensions (près de 300 mètres de long). Quelques colonnes du niveau supérieur ont été conservées ; l’une d’elles, haute de 15 mètres, soutenait une voûte culminant à 30 mètres. Le niveau inférieur comprenait les espaces de repos et de service.


© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

Au cœur d’un plateau aride et monotone, entouré de constructions modestes, le grand amphithéâtre d’El Jem a toujours surpris les voyageurs par ses dimensions. Il est le seul du monde romain à être entièrement construit en pierre de taille, sans emploi de briques. L’unité de mesure utilisée, la coudée punique, est une autre caractéristique locale.
L’amphithéâtre a été en partie éventré aux XVIIe et XIXe siècles par les beys de Tunis pour empêcher des tribus rebelles de s’y réfugier. On dit que la Kahéna, célèbre reine berbère, y aurait soutenu un siège lors de la conquête arabe, au VIIe siècle.
L’un des mieux conservés et des plus grands de tout l’empire romain, l’amphithéâtre d’El Jem est un témoin majeur de l’apogée de l’Afrique romaine, qui apporta à la culture romaine sa touche particulière. Il est aussi un modèle d’architecture romaine portée à sa perfection, et apporte un éclairage précieux sur ces moments de folie collective qu’étaient les jeux romains.
Vaste ellipse dont le plus grand axe mesure 148 mètres, l’amphithéâtre d’El Jem a conservé intacts son arène, ses sous-sols ainsi qu’une grande partie de sa façade et de ses gradins. Il est entièrement construit en grès dunaire. Cette pierre à la chaude couleur de sable, friable et peu résistante, a imposé une architecture massive, des arcades étroites et profondes qui créent un fascinant jeu d’ombre et de lumière.
L’imposante façade est sobrement rythmée par les colonnes engagées. Contrairement au Colisée de Rome, qui superpose les trois ordres classiques – dorique, ionique puis corinthien –, celui d’El Jem se limite à deux styles de colonnes, corinthien et composite. Ce choix de la simplicité sublime la beauté de la pierre, et confère au monument une harmonie qui a fait de tous temps l’admiration des voyageurs et des historiens.
Construit au début du IIIe siècle après J.-C., l’amphithéâtre d’El Jem a également bénéficié de plusieurs décennies d’expérience des ingénieurs et architectes romains. Par sa structure, où le nombre égal de voûtes et d’arcades annule les poussées mécaniques au niveau de la façade ; par l’aménagement ingénieux des accès et des circulations, permettant l’entrée et l’évacuation rapide de trente mille spectateurs, il est plus élaboré que son modèle de Rome. Ainsi, les multiples entrées et escaliers, spécifiques pour chacun des étages, permettaient au public de gagner directement les différents gradins. 
Les couloirs de service, vestiaires et cellules des fauves témoignent aussi des progrès accomplis dans la conception des amphithéâtres. Aménagés dès l’origine sous l’arène, ils facilitaient grandement l’organisation des spectacles. Ainsi, les bêtes sauvages pouvaient être hissées par des monte-charge directement sur l’arène, et les serviteurs circulaient dans les galeries souterraines recouvertes d’un plancher amovible sans croiser les processions qui ouvraient les jeux et empruntaient, elles, les entrées d’honneur situées aux deux extrémités de l’amphithéâtre.
Les mises en scène de combats de bêtes sauvages étaient particulièrement prisées par les habitants de l’Afrique romaine. Moins intéressés par les combats de gladiateurs, ils étaient férus de venationes, spectacles de fauves attaquant leurs proies, ou reconstitutions de chasses dont les héros, les bestiaires, étaient adulés par le public. Ces scènes sont abondamment représentées sur les mosaïques tunisiennes, spécialement celles découvertes sur le site d’El Jem. 
Car cet amphithéâtre était la plus belle parure d’une ville antique du nom de Thysdrus, où s’étendaient des villas aussi vastes et luxueuses que celles de Carthage ; des villas ornées de somptueuses mosaïques finement nuancées, reflétant fidèlement la vie et les préoccupations de leurs contemporains. 
C’est grâce au commerce de l’huile d’olive que Thysdrus s’était enrichie. Terre de culture de l’olivier depuis les Carthaginois, la Tunisie en était devenue le principal fournisseur de Rome. Et Thysdrus occupait un emplacement stratégique, à la rencontre de six voies romaines, entre les immenses oliveraies de Tunisie centrale et les ports de la côte. La cité connut un rapide essor et devint une éphémère métropole régionale, avant de sombrer dans l’oubli après le IIIe siècle.
L’âge d’or de Thysdrus – vers les IIe et IIIe siècles après J.-C. – fut aussi celui de toute l’Afrique romaine ; le rayonnement de celle-ci allait de l’art de la mosaïque – qui a acquis en Tunisie ses lettres de noblesse – à la littérature, notamment avec les écrivains chrétiens Tertullien et saint Augustin. Par ses dimensions exceptionnelles et sa perfection architecturale, l’amphithéâtre d’El Jem est un témoin majeur de cette place singulière qu’occupa la Tunisie antique.


Centres d’intérêt :

L’arène et les souterrains sont exceptionnellement bien conservés. Remarquablement fonctionnels et d’aspect monumental, les cellules et couloirs de service ont été aménagés sous l’arène dès la conception de l’édifice (les amphithéâtres plus anciens les plaçaient à l’extérieur ou sous les gradins, une position moins commode pour l’organisation des jeux).

La province de Byzacène – région de Thysdrus (El Jem) et Hadrumète (Sousse) – excellait dans l’art de la mosaïque. Elle a créé un style “fleuri” enrichi de motifs végétaux et d’arabesques. Parmi ses thèmes de prédilection, on trouve les combats de bêtes sauvages et la procession de Dionysos, dieu très populaire qui aurait eu, enfant, le pouvoir de dompter les fauves.

Comme les modernes stades de football, les amphithéâtres devaient permettre l’entrée et l’évacuation sans bousculade d’une foule en effervescence de plusieurs dizaines de milliers de spectateurs. Les flux de spectateurs s’écoulaient dans des galeries avant de se déverser sur les différents secteurs de gradins par les ouvertures appelées vomitoires.

La façade se distingue par son harmonie. Elle recourt à deux ordres architecturaux seulement, contre trois au Colisée de Rome : ordre corinthien (à feuilles d’acanthe) au rez-de-chaussée et au troisième étage, et ordre composite (mêlant volutes et feuilles d’acanthe) au deuxième étage et probablement à l’étage supérieur, aujourd’hui disparu.


© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

C’est en 1980 que le lac et la montagne d’Ichkeul ont été inscrits sur la Liste du Patrimoine mondial de l’Unesco, puis érigés en Parc National couvrant une superficie de 12 600 ha. 
Une montagne verte et solitaire émergeant dans un paysage de plaine, un vaste lac naturel dans un pays semi-aride… le Parc national d’Ichkeul offre un paysage fascinant et chargé de mystère. C’est aussi un haut lieu de la vie sauvage. On y a recensé deux-cent vingt-neuf espèces animales et plus de cinq cents espèces végétales. Mais s’il a mérité d’être inscrit sur de grandes listes internationales (Patrimoine mondial, Réserve de la biosphère, Convention de Ramsar), c’est surtout pour son plan d’eau, dernier vestige d’une chaîne de lacs d’eau douce qui s’étendait autrefois à travers l’Afrique du Nord. Tantôt lac d’eau douce, tantôt lac salé en fonction des saisons, son écosystème exceptionnel en a fait un rendez-vous hivernal majeur pour les oiseaux migrateurs. 
Ichkeul d’été : aux premières caresses du printemps, le lac est un miroir. Des arbustes immergés en crèvent la surface. L’eau douce atteint le pied de la montagne dont le vert intense tranche sur le bleu du ciel. De nombreux oiseaux d’eau, comme le héron pourpré, ont là leur résidence habituelle. La blanche aigrette garzette, la farouche poule sultane construisent leur nid parmi les roseaux. 
Aux beaux jours, des milliers de visiteurs viennent goûter le calme et la splendeur du mont Ichkeul. Sur ses pentes s’étend un manteau verdoyant d’oliviers sauvages et de lentisques (arbustes méditerranéens cousins des pistachiers) où se dissimulent sangliers, chacals, renards et hérissons. L’euphorbe arborescente forme des buissons vert clair. De splendides fleurs apparaissent, cyclamens, iris et diverses orchidées sauvages. Les passereaux préparent leur nid, tandis que des rapaces survolent la montagne : aigle de Bonelli, vautour percnoptère, circaète Jean-le-Blanc. Au fond d’une grotte où elle a élu domicile, une colonie de chauve-souris s’éveille. Dans les marais environnants vivent plusieurs dizaines de buffles d’eau à l’état semi-sauvage ; un troupeau à l’origine très ancienne, renforcé par l’importation de spécimens en provenance d’Italie.
Au pied de la montagne, l’évaporation assèche peu à peu le lac. A mesure que le niveau baisse, des millions de mètres cubes d’eau salée s’y déversent en provenance du lac de Bizerte, un lac d’eau de mer auquel celui d’Ichkeul est relié par le petit oued Tinja. L’évaporation aidant, la salinité peut alors dépasser celle de l’eau de mer. 
Ichkeul d’hiver : avec les premières grandes pluies, les oueds provenant du massif des Mogods – une des régions les plus arrosées de Tunisie – déversent à présent dans le lac des millions de mètres cubes d’eau douce. Au pied de la montagne s’étalent des eaux ocres, troubles, le fond constamment remué par les vents du Nord-Ouest. Bientôt le lac d’Ichkeul déverse son trop-plein dans le lac de Bizerte par l’oued Tinja, dont le débit s’inverse. A la fin de l’hiver, le lac est un vaste plan d’eau douce.
Autrefois, le lac d’Ichkeul attirait, certains hivers, plus de trois cent mille canards et foulques, soit une densité cinq à sept fois supérieure à celle des plus célèbres sites d’hivernage du pourtour méditerranéen. Une grande variété de foulques et de canards s’y rassemblait ; une affluence rendue possible par l’abondance du potamot, plante aquatique à haute valeur nutritive, dont le développement était favorisé par l’alternance eau douce-eau salée. Quant aux marais, inondés chaque hiver, ils accueillaient plus de dix mille oies cendrées.
Mais cet écosystème était fragile, dans une région du monde où les mutations sont rapides et le climat capricieux. Au cours des années 1990, les équilibres ont été perturbés par une succession de fortes sécheresses, et par la construction de plusieurs retenues d’eau en amont. La trop forte salinité a fait régresser le potamot, les marais se sont asséchés ; les célèbres oiseaux d’Ichkeul ont dû rechercher d’autres lieux d’hivernage. Le site a été placé pendant dix ans sur la Liste du patrimoine mondial en péril, avant d’en être retiré en 2006.
Car cette région du Nord dispose désormais d’un réseau sophistiqué de barrages qui communiquent entre eux, et restituent les années sèches l’excédent des années pluvieuses. Les besoins du lac, évalués précisément par un modèle mathématique, sont aujourd’hui pris en compte dans la gestion de ces barrages. L’avenir dira si les oies cendrées et les canards sauvages retrouveront le chemin du Parc dont ils ont fait la célébrité. 


Centres d’intérêt :

A son niveau le plus haut, le lac couvre une superficie de 8 500 hectares. En été, sa profondeur diminue à moins d’un mètre. La montagne culmine à 511 m.

Des sources thermales à 42°C, exploitées depuis l’époque romaine, alimentaient récemment encore des hammams, qui faisaient l’objet d’un pèlerinage chaque printemps.

Des carrières de marbre aujourd’hui inexploitées ont entamé les flancs du mont Ichkeul, un massif dolomitique percé de plusieurs grottes. De belles demeures de la médina de Tunis sont parées de ce marbre. 

Plusieurs dizaines de buffles d’eau vivent dans les marais. Aujourd’hui semi-domestiques, ils seraient issus d’animaux sauvages qui peuplaient la région dans l’Antiquité, et de plusieurs importations de buffles d’Italie au cours des siècles récents. Ils constituaient autrefois un gibier – le parc a été une réserve de chasse royale du XIIIe au XIXe siècle.

En hiver, le rouge-gorge, la fauvette à tête noire, l’étourneau sansonnet et la grive musicienne viennent picorer les fruits des oliviers sauvages. En été, de nombreux oiseaux nichent dans la montagne : le merle bleu, le gobe-mouches, l’agrobate ; la rubiette de Moussier, qui ne vit qu’en Afrique du Nord ; ou encore certaines variétés d’hirondelles. 

L’élevage de bovins, ovins et caprins assure la subsistance de quelques habitants qui occupent des douars sur la montagne.



© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

Sans doute occupé par les Puniques depuis le VIe siècle av. J.-C., le site de Kerkouane montre l’aspect intact d’une petite ville du IIIe siècle av. J.-C. Il témoigne d’un urbanisme sophistiqué avec des murailles, des temples, boutiques et ateliers ainsi qu’une nécropole à proximité. 
Le site de Kerkouane, vestiges d’une petite ville qui fut brûlée et désertée au IIIe siècle avant J.-C., puis resta abandonnée pendant vingt-deux siècles, apporte un témoignage intact sur la civilisation des Carthaginois, leur architecture et leur mode de vie.
Depuis la création de Carthage, le réseau des comptoirs phéniciens de Méditerranée occidentale s’était mué en un empire porteur d’une nouvelle civilisation, mi-orientale, mi-africaine, à laquelle on a accolé le surnom romain de punique. En Sicile, en Sardaigne, en Espagne, et bien sûr à travers la Tunisie, cette civilisation a semé de nombreux indices de sa présence. Cependant, il est difficile de se faire une idée des villes puniques et de leur architecture ; les vestiges sont souvent fragmentaires, en grande partie recouverts et dénaturés par des aménagements ultérieurs.
Alors que les Romains ont totalement reconstruit Carthage, faisant disparaître la plupart des vestiges de la cité ancienne, Kerkouane fournit une photographie fidèle de l’urbanisme d’une petite ville punique. 
Cette petite ville côtière de la région du cap Bon s’était développée sous l’impulsion de Carthage, avant d’être détruite par une attaque romaine en 256 avant J.-C. Sur le site, des fondations bien conservées dessinent un plan parfaitement lisible.?Les départs de murs, de pilastres, de colonnes, d’escaliers, et une foule d’indices témoignent du quotidien des habitants. 
La plupart des maisons de Kerkouane – comme les maisons tunisiennes traditionnelles d’aujourd’hui – sont structurées autour d’une cour centrale, accessible de la rue par un couloir coudé. Ces cours sont souvent revêtues d’opus signinum, un ciment enrichi d’éclats de marbre blanc ou de pierre noire, parfois de fragments de verre coloré. Cette technique annonce les prémices de la mosaïque : ici ou là, des cubes de marbre blanc étaient disposés de manière à former sur le seuil des maisons une image jouant le rôle de talisman, le “signe de Tanit”, symbole typique du monde punique.
Les murs sont souvent recouverts d’un enduit de ciment mêlé de poterie pilée qui lui confère une couleur rose caractéristique. Margelles de puits, conduites en plomb et caniveaux, escaliers menant au toit ou à des pièces hautes témoignent d’un certain niveau de confort. Quelques éléments de décoration – gargouilles sculptées, moulures, stucs lisses et brillants imitant le marbre… – ont aussi été retrouvés. Mais le plus étonnant est sans doute l’existence, dans plusieurs maisons, de véritables salles d’eau équipées de baignoires sabots, avec siège et accoudoirs. 
La ville était dotée d’un grand temple. Comme les temples sémitiques, celui-ci possédait une vaste cour où s’opéraient les sacrifices nécessaires au culte ; on y trouve aussi un atelier et un four de poterie où se fabriquaient des objets cultuels en argile. Quant à l’urbanisme de la ville, il présente une structure organisée, avec des rues d’une bonne largeur suivant une trame orthogonale, et trois petites places publiques.
Ainsi, dans cette ville d’importance secondaire, vivant sans doute de la pêche au sein d’une riche région agricole, les habitants savaient apprécier le confort, la beauté et la qualité de vie. 
On remarque à Kerkouane quelques éléments de la culture punique qui survivront en Tunisie à travers les aléas de l’histoire. Beaucoup de constructions ont recours à la technique que les Romains appelleront plus tard opus africanum : des murs formés d’une succession de piliers entre lesquels s’intercalent des empilements de moellons. Cette technique sera encore observée dans les forteresses byzantines, et même les grandes mosquées de Tunis et de Kairouan. Autre survivance : les fours cylindriques verticaux que l’on rencontre dans plusieurs maisons de Kerkouane. Sous le nom de tabouna, de tels fours en argile servent encore, de nos jours, à fabriquer la galette de pain typique des campagnes tunisiennes. 
Kerkouane ne livre certes pas tous les secrets de la civilisation de ces Carthaginois dont un Grec d’Alexandrie, Appien, a écrit qu’ils étaient « les égaux des Grecs pour la puissance, et les seconds des Perses pour la richesse ». Mais comme Pompéi pour le monde romain, il offre un accès irremplaçable à leur univers quotidien.


Centres d’intérêt :

Le symbole typiquement punique connu sous le nom de « signe de Tanit » (du nom de la grande déesse de Carthage) est souvent présent sur les stèles commémorant des vœux et des sacrifices, ainsi qu’au seuil de certains édifices. Il pourrait être une sorte de talisman contre le mauvais œil.

Le souci de confort des citoyens de Kerkouane – et plus largement du monde punique – est attesté par la présence de salles d’eau équipées de baignoires à siège et accoudoirs. Ces espaces étaient revêtus d’enduit enrichi de terre cuite pilée, de couleur rose. Des conduites, éviers et caniveaux y assuraient l’alimentation en eau et l’évacuation des eaux usées.

Les maisons de Kerkouane possédaient souvent une cour centrale ; l’une d’elles est entourée d’une galerie soutenue par une colonnade, d’inspiration grecque. D’autres maisons possèdent au contraire une structure linéaire. Quant au modèle de la maison à cour centrale, il a continué d’être usité en Tunisie à travers les siècles. 

Les Puniques fabriquaient une grande variété de bijoux, sceaux et amulettes, certains d’une grande finesse. Les orfèvres travaillaient les pierres précieuses, l’or, l’argent, la pâte de verre. 

L’urbanisme de Kerkouane comporte trois petites places publiques. La plupart des quartiers suivent une trame orthogonale et les rues sont relativement droites et larges, prouvant l’existence d’un plan préétabli. 



© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

Dominée par une haute tour couleur de parchemin, enserrée dans une puissante muraille crénelée, la médina de Sousse s’égrène en pente douce vers la mer. Un ensemble saisissant qui a inspiré à Maupassant cette vision : « Mais je l’ai vue, cette ville ! Oui, oui. J’ai eu cette vision lumineuse autrefois dans ma toute jeune vie, au collège, quand j’apprenais l’histoire des croisades dans l’Histoire de France de Burette. (…) Oh ! cette muraille, c’est bien celle dessinée dans le livre à images, si régulière et si propre qu’on la dirait en carton découpé… ».
Héritière d’une grande ville antique du nom d’Hadrumète, la Sousse musulmane fut d’abord un petit avant-poste de Kairouan, la première capitale du Maghreb. Au VIIIe siècle, en effet, y fut implanté un ribat, une communauté d’ascètes vouée à la surveillance du littoral en même temps qu’à la propagation de la doctrine religieuse. Car le jeune émirat aghlabide faisait face à deux périls : la puissance maritime des Byzantins et l’apparition de doctrines subversives. 
Pour abriter leur communauté et pour protéger la population qui les rejoignit peu à peu, ces hommes de foi disposaient d’un fortin muni d’une haute tour-vigie. C’est cet édifice qui est connu aujourd’hui sous le nom de Ribat. Lieu d’étude et de recueillement, il fut aussi un des centres où se développa l’islam mystique. 
Ce Ribat a été conservé intact. Erigé face à la mer, il est très semblable aux petits châteaux orientaux qui s’édifiaient au même moment en Syrie : une enceinte flanquée de tours rondes, une cour carrée bordée de cellules pour les vivres et les voyageurs de passage ; et à l’étage, les cellules des ascètes et une salle de prière. Cette dernière, d’une grande sobriété, est la plus ancienne d’Afrique restée dans son état originel. 
Quant à la tour-vigie, haute tour cylindrique comme les minarets abbassides, elle permettait de communiquer par signaux lumineux avec la longue chaîne de ribats qui se constituait alors tout au long de la côte africaine. Grâce à eux, selon la tradition, un message pouvait être transmis en une seule nuit d’Alexandrie à Ceuta. 
Au IXe siècle, le petit village de dévots avait pris de l’importance jusqu’à devenir la principale base navale de la capitale aghlabide. C’est elle qui fut le point de départ de l’expédition pour la conquête de la Sicile, puis pour d’autres dirigées contre l’Italie et les îles voisines. De cette époque datent certains des éléments les plus marquants de la médina d’aujourd’hui : les remparts, la tour Khalef et la Grande mosquée. 
Les premiers, remarquablement bien conservés, étaient entièrement construits en pierre de taille. La seconde, à l’allure de phare romain et édifiée sur une colline, a pris le relais de la tour du Ribat qu’elle dépassait de 50 mètres. Elle domine toute la médina, intégrée à présent dans une forteresse, la Kasbah, édifiée aux siècles suivants. C’est sous sa cour qu’a été réaménagé récemment le superbe musée archéologique de la ville.
La Grande mosquée, quant à elle, surprend par son aspect militaire. Voisine de l’arsenal, elle était une véritable forteresse autant qu’un lieu de culte avec sa muraille crénelée, ses grosses tours d’angle qui pouvaient accueillir des machines de guerre. L’une de celles-ci, surmontée d’une coupole, faisait office de minaret – car la mosquée en était dépourvue. A l’intérieur, c’est encore l’austérité qui frappe. La salle de prière, toute en pierre de taille, est d’une grande simplicité, rythmée par des piliers courts et massifs qui soutiennent de larges arcs outrepassés.
Sousse a conservé aussi de fort intéressants témoignages architecturaux de l’époque suivante : celle du califat fatimide, né en Tunisie au Xe siècle avant de s’établir en Egypte, laissant régner en Tunisie leurs vassaux, les Zirides. Un des éléments décoratifs caractéristiques de cette période est la juxtaposition de multiples niches, parfois accompagnées de rosaces ou soulignées par des arcs concentriques. On trouve un tel décor dans la Grande mosquée de Sousse, en ornementation du mihrab (niche indiquant la direction de la prière), ainsi que sur les façades de plusieurs édifices comme la mosquée Sidi Ali Ammar et la Koubba Bin el-K’haoui. 
Ça et là, à travers la médina, surgissent d’autres architectures remontant au haut Moyen Age : mosquées, façades de maisons… Même dans des édifices moins anciens – mausolée, tribunal, minarets – on est frappé par la sobriété des décors sculptés qui mettent en valeur la beauté de la pierre, parfois soulignés par une frise de céramique ou un décor en damier. Un ensemble exceptionnel de monuments à la beauté austère, puissamment évocateur du passé de cette place forte médiévale.

Centres d’intérêt :

Un des monuments les plus curieux de Sousse est la Koubba Bin el-K’haoui, énorme dôme recouvert de sillons en zigzags. Il s’agirait de la coupole d’un ancien hammam datant du XIe-XIIe s. Sa façade ornée de niches est typique de l’architecture fatimido-ziride. L’édifice avait été transformé en café à l’époque ottomane.

Le Ribat est une forteresse carrée d’une quarantaine de mètres de côté, construite vers la fin du VIIIe siècle, doté de nombreux aménagements défensifs : tour-vigie, merlons, assommoirs surplombant le porche d’entrée, meurtrières inscrites dans le mur de la salle de prière… Son architecture est proche des modèles orientaux.

La médina a conservé son tracé traditionnel de ruelles sinueuses et d’impasses étroites. Dominée par la Kasbah et la tour Khalef, dotée de remparts et de monuments robustes et austères, elle est représentative de l’architecture militaire et religieuse des premiers siècles de l’islam en Tunisie. 

Construite entièrement en pierre de taille, la muraille de Sousse se distinguait des murailles de brique crue de Kairouan et Tunis à la même époque. Certaines parties sont renforcées par deux rangées de voûtains superposés qui en augmentent l’élasticité et la résistance ; un procédé déjà utilisé par les Puniques.  

Avec sa salle de prière plus large que profonde, simplement rythmée par des arcades régulières et bordée d’une grande cour rectangulaire, la Grande mosquée de Sousse correspond au prototype qui se répandra et se développera dans tout l’Occident musulman. Cette salle datant du IXe siècle a été agrandie au XIe siècle. La cour est bordée sur trois côtés par un portique. Une longue inscription coufique y mentionne le nom d’un esclave affranchi qui dirigea les travaux de construction. L’aspect robuste de l’architecture s’explique par la proximité de la mer, source de menaces.



© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

Kairouan est dépositaire d’un double héritage. Première ville fondée au Maghreb par les musulmans, elle a conservé à travers les siècles une aura de ville sainte. Capitale de l’Ifriqiya, la partie orientale du Maghreb, pendant le haut Moyen Age, elle a été aussi un centre de civilisation au rayonnement considérable.
Kairouan a été fondée en 670 à l’endroit précis où s’élève sa Grande mosquée. Le général arabe Oqba Ibn Nafi, chargé par le calife omeyyade de Damas de conquérir la lointaine Africa byzantine, aurait choisi cet emplacement pour construire une mosquée et établir une ville-camp. Mais c’est en 836 que la Grande mosquée a adopté, pour l’essentiel, son aspect actuel ; Kairouan était alors la capitale d’un puissant émirat, celui des Aghlabides. 
Cette mosquée est à la fois le plus prestigieux sanctuaire musulman du Maghreb, et un chef-d’œuvre de l’architecture universelle. De l’extérieur, son épaisse muraille hérissée de nombreux contreforts semble évoquer les dangers des temps héroïques. A l’intérieur, l’immense cour bordée d’arcades respire l’harmonie et la sérénité. Sur l’un de ses côtés se dresse la masse austère du minaret, semblable à un phare antique. Le côté opposé, dont l’élégante galerie à double rangée d’arcades est surmontée d’un dôme cannelé, forme la façade de la salle de prière. 
Depuis la colonnade des galeries jusqu’à l’encadrement de la porte du minaret, le remploi d’éléments antiques saute aux yeux : la Grande mosquée de Kairouan, si elle est un des premiers édifices monumentaux dédiés à la nouvelle religion, reste ancrée dans une longue tradition architecturale. L’intérieur de la salle de prière conforte cette impression. C’est ici une véritable forêt de colonnes antiques, surmontées de chapiteaux aux formes variées, qui emplit tout l’espace ; mais cet espace indifférencié, dépourvu de centre, seulement orienté vers le mur de qibla vers lequel les fidèles se tournent pour la prière, est caractéristique de l’architecture islamique. 
Au centre de ce mur se situe un des ensembles les plus remarquables de la mosquée : le mihrab, haute niche indiquant la qibla. Tapissé de panneaux de marbre ajouré, encadré de colonnes de porphyre et de carreaux de céramique lustrée aux délicats reflets dorés, il est coiffé d’une demi-coupole de bois sombre recouverte de sublimes arabesques dorées. A côté se trouve un autre trésor inestimable : la plus ancienne chaire à prêcher (minbar) du monde musulman conservée jusqu’à nos jours. Les panneaux de bois sculpté qui la composent, tous différents dans leur décor, constituent un des premiers chefs-d’œuvre de l’art de l’arabesque. Tous deux remontent au IXe siècle. La mosquée possède aussi un autre chef-d’œuvre de boiserie sculptée, une maqsura (enceinte privée réservée au prince) datant du XIe siècle.
Un témoignage du prodigieux développement de Kairouan dès le IXe siècle est donné par les imposants Bassins des Aghlabides situés à l’extérieur de la médina. Ces installations hydrauliques faisaient partie d’un ensemble beaucoup plus vaste, exceptionnel pour leur époque, composé de quinze bassins et de citernes. En subsistent deux bassins de construction robuste et harmonieuse, dont le plus grand atteint un diamètre de 128 mètres. Ces équipements pour la décantation et le stockage de l’eau étaient indispensables au bien-être d’une grande ville située dans un environnement aride.
Saccagée lors d’invasions au XIe siècle, Kairouan céda la prééminence à Tunis et déclina. Elle conserva cependant son prestige de ville sainte, perpétuant le souvenir des premiers combats et de leurs martyrs. C’est au XVIIe siècle que l’un d’eux, Abou Zamaa el-Balaoui, s’est vu édifier par le Bey de Tunis un superbe mausolée connu sous le nom de « mosquée du Barbier ». Situé en dehors de l’enceinte de la médina, il fait partie d’un complexe plein de charme aux multiples salles et cours tapissées de faïence multicolore, ornées de plâtre délicatement sculpté. A la fois mausolée, école, mosquée et fondation religieuse, ce monument constitue un grand pôle de ferveur religieuse autour du souvenir d’Abou Zamaa, compagnon du Prophète, que les Tunisiens surnomment Sidi Sahbi.
Kairouan compte bien d’autres édifices témoignant de sa vocation pieuse, comme ses multiples zaouïas (fondations religieuses et sièges de confréries) et son puits ?Barrouta qui serait miraculeusement relié au puits Zem-Zem de La Mecque. D’autres monuments représentent des témoignages inestimables sur l’architecture médiévale. Mais Kairouan, c’est aussi cette médina au charme simple et fascinant, chaulée de blanc et de bleu, toute semée de coupoles nervurées et entourée de remparts crénelés, que l’historien tunisien Hassen Hosni Abdelwahab a qualifiée de « joyau du Maghreb et perle du patrimoine architectural arabe ».


Centres d’intérêt :

Véritable musée d’art antique, la Grande mosquée possède la plus grande collection de chapiteaux romains et byzantins réunis dans un monument musulman. On les retrouve dans les galeries entourant la cour et dans la salle de prière, où les différences de teinte et de forme des colonnes et des chapiteaux se fondent dans l’harmonie de l’ensemble. Le mihrab de la Grande mosquée, niche indiquant l’orientation de la prière, est remarquable par son décor d’arabesques végétales dorées, ses carreaux de faïence à reflets métalliques importés d’Irak et ses colonnes de porphyre rouge. Il est surplombé par une coupole dont le décor intérieur sculpté (rosaces, coquilles) renvoie à l’héritage omeyyade.

La petite mosquée des Trois-Portes est exceptionnelle par son ancienneté (IXe siècle) et par sa façade richement sculptée d’inscriptions et de motifs végétaux, la plus ancienne connue dans l’architecture islamique.

La zaouïa (fondation religieuse) de Sidi Abid al-Ghariani aurait été construite au XIIIe ou au XIVe siècle. Elle est un bel exemple de la sobre et élégante architecture d’époque hafside : une cour pavée de marbre dessinant des entrelacs géométriques, une arcade à claveaux blancs et noirs, une coupole pyramidale recouverte de tuiles vertes…

Edifié au XVIIe siècle, le mausolée d’Abou Zamaa, ou zaouïa Sidi Sahbi, emprunte à la fois à l’architecture traditionnelle de Kairouan (coupole à cannelures) et à celle d’Andalousie (minaret). Ses décorations de plâtre sculpté et ses murs recouverts de céramique polychrome d’inspiration espagnole ou turque constituent un merveilleux répertoire décoratif de cette époque.

La zaouïa de Sidi Amor Abada, personnage mégalomane du XIXe siècle adulé par la population, compte par moins de six coupoles dans le style traditionnel de Kairouan.



© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016

Etagés au flanc d’une hauteur qui s’achève en falaise abrupte, à l’apparition des premiers reliefs de la chaîne de l’Atlas au nord-ouest de la Tunisie, émergent les vestiges d’une cité antique magnifiquement conservée avec toutes ses composantes : temples, établissements publics, arcs monumentaux, maisons, rues pavées…
A son sommet, la silhouette élancée d’un temple capitolin. En contrebas, un haut mausolée en forme de tour d’allure orientale. Le premier exprime dans toute son élégance la dévotion aux dieux protecteurs de Rome. La seconde traduit la fidélité à la culture préromaine, puisqu’il s’agit d’un des rares témoignages connus de l’architecture royale numide. Ces deux monuments résument à eux deux l’histoire de Thugga, ville numide, devenue une cité prospère de l’empire romain.
Les Numides, c’est ce peuple autochtone ancêtre des Berbères dont la civilisation s’épanouit au contact de Carthage, et qui constitua deux royaumes au Maghreb central à partir du IVe siècle avant J.-C.?Tantôt alliés, tantôt adversaires de Rome, ils virent finalement leur territoire intégré à l’empire romain au Ier siècle avant J.-C.
Le premier monument qu’on aperçoit en arrivant à Dougga, ce sont les fières colonnes du temple de Saturne. Ce dieu romain faisait l’objet d’un culte particulier en Afrique car il était assimilé à Baal Hammon, le grand dieu carthaginois ; or c’est justement sur l’emplacement d’un ancien sanctuaire de Baal qu’a été construit ce temple, preuve de la survivance de l’ancienne culture numido-punique. Puis apparaît le théâtre, un des mieux conservés d’Afrique romaine. Son hémicycle, en particulier, est de toute beauté. Creusé en partie à flanc de colline, capable d’accueillir 3 500 spectateurs, il était sans doute surdimensionné pour une ville qui n’a pas dû dépasser les 5 000 habitants. Il témoigne de la course aux honneurs qui s’était emparée, au IIe siècle après J.-C., des riches familles de Thugga dont chacune voulait offrir à sa cité le monument le plus prestigieux.
Le Capitole de Dougga est tout aussi exceptionnel. Ce temple dédié à la triade capitoline – Jupiter, Junon et Minerve – dresse ses hautes colonnes cannelées surmontées de chapiteaux corinthiens, et son fronton triangulaire délicatement sculpté et doré par des siècles d’ensoleillement. A l’autre extrémité du site, le temple consacré à la Junon céleste (Juno Caelestis) est entouré d’une galerie soutenue par des colonnes et dessinant un demi-cercle, forme inhabituelle en Afrique romaine. Là encore, ce temple signale la survivance des cultes préromains puisque cette divinité ne serait autre que l’héritière de Tanit, la grande déesse de Carthage.
Au pied de ces monuments s’égrènent d’innombrables vestiges : forum, boutiques, places publiques, fontaines, maisons, et plus d’une vingtaine de temples et lieux de culte divers. Sans oublier les thermes, élément essentiel du mode de vie romain. Située dans une région où l’eau est abondante, Thugga possédait trois de ces établissements. Le plus imposant, les thermes Antoniniens (anciennement appelés Liciniens), offre une architecture symétrique, vaste et harmonieuse, où les différentes salles – chaudes ou froides, sèches ou humides… – sont dédoublées pour plus de confort et de fluidité des circulations. 
Quant au mausolée numide, en contrebas de la ville, il apparaît comme la superposition d’une chambre funéraire, d’un temple et d’une pyramide, cumulant ainsi les symboles de l’architecture sacrée de Grèce et d’Egypte. Cette forme l’apparente au célèbre Mausolée d’Halicarnasse, l’une des sept merveilles du monde antique, et montre la proximité des Numides avec le monde hellénistique. Il portait une inscription gravée en deux langues, libyque (la langue locale) et punique (celle de Carthage), aujourd’hui conservée à Londres. Edifié par des constructeurs numides au milieu du IIe siècle avant notre ère, ce monument de prestige confirme l’importance de cette ville qui a été une résidence royale du grand roi Massinissa, unificateur de la Numidie et ennemi d’Hannibal.
C’est une spécificité du site de Dougga que de montrer à la fois un modèle typique de ville romaine avec ses monuments les plus représentatifs, et leur intime imbrication avec la civilisation préexistante. Le forum romain se superposait sans doute à l’ancienne agora numide, et au pied du Capitole ont été découverts les restes d’un temple dédié au roi numide Massinissa. 
Mais la valeur du site de Dougga réside aussi dans l’extraordinaire beauté de ses vestiges qui s’étendent dans un paysage verdoyant d’oliviers et de champs de blé.

Le site archéologique, particulièrement impressionnant, s’étend sur environ 75 ha et offre les vestiges d’une petite ville romaine avec toutes ses composantes. Outre ses somptueux monuments romains, il présente de nombreux témoignages de la synthèse avec les cultures punique, numide et hellénistique.


Centres d’intérêt :

Le mausolée libyco-punique est un monument funéraire sans doute dédié à un membre de la dynastie royale numide. Spectaculaire avec ses vingt-et-un mètres de hauteur, il a conservé des bas-reliefs représentant des chars tirés par quatre chevaux, et des fragments de décoration mêlant influences grecques et égyptiennes.

Un des plus beaux édifices de Dougga, le Capitole comporte à son fronton un bas-relief représentant l’apothéose de l’empereur Antonin le Pieux emporté par un aigle – symbole de son admission parmi les dieux. Comme pour d’autres édifices de Thugga, ses murs ont été bâtis selon la technique punique de l’opus africanum (appareil à chaînage).

Le théâtre de Dougga est représentatif de ces édifices monumentaux dont la vocation était multiple. La population de Thugga s’y rassemblait pour assister à des spectacles mais aussi des cérémonies officielles ou des annonces politiques. Il a conservé ses gradins étagés sur une hauteur de 15 mètres, et une partie de sa colonnade de scène.

Le temple de Juno Caelestis est composé selon une formule originale, unique dans toute l’Afrique romaine. Dressé sur un podium, il était entouré d’une cour fermée semi-circulaire bordée d’un portique. Cette forme symbolisait peut-être le croissant lunaire, attribut de la déesse punique Tanit à qui Caelestis était assimilée dans l’Afrique romaine.

Les thermes Antoniniens, établis en terrain accidenté, ont nécessité d’importants travaux de terrassement. L’entrée est en surplomb et les différents espaces (frigidarium, tepidarium, caldarium, sudatorium, laconicum, palestres) sont répétés symétriquement pour former un vaste complexe.


© G. Mansour, “Tunisie, patrimoine universel”, Dad Editions, 2016