Les céramistes de Nabeul
Publié le : 30-11-2018

Au début du 20ème siècle, quelques grandes familles de potiers ont fait de Nabeul la capitale de la céramique tunisienne.


La ville de Nabeul, capitale du Cap Bon et voisine de Hammamet, s’enorgueillit d’avoir donné naissance à plusieurs dynasties d’artisans céramistes : les Kharraz, les Ben Sedrine ou encore les Abderrazak dont le patriarche, Haj Mohamed Abderrazak, vient de disparaître.
Au cours du 20ème siècle, ces artisans ont fait renaître l’ancien art de la céramique de Tunis, celui qu’on peut encore admirer dans les vieux palais et médersas : les murs décorés de carreaux de faïence de Dar Othman, Dar Hussein, Dar Lasram, la Medersa Slimeniya… ou encore les poteries anciennes exposées au musée du Bardo.

Tout a commencé lorsqu’un couple de céramistes français, Joseph-Ferdinand et Elise Tissier, s’est installé à Nabeul en 1898 pour y créer un atelier. Un nouvel art est né de la combinaison entre les nouvelles techniques européennes et le savoir-faire ancestral des potiers de Nabeul. Car Nabeul était déjà réputée pour ses belles poteries tournées, recouvertes d’un vernis jaune et vert.
Quelques années plus tard, d’autres entrepreneurs ont ouvert à leur tour des ateliers à Nabeul : le Tunisien Jacob Chemla – qui possédait déjà un atelier à Tunis –, puis le Français Pierre de Verclos.
C’est ainsi qu’est née ce qu’on appelait à l’époque la “poterie artistique”. Des poteries et des carreaux couverts d’un bel émail blanc, ornés de motifs colorés puisés dans le patrimoine tunisien : celui de la céramique du 18ème siècle. 

Jacob Chemla (dont les fils Victor et Mouche sont devenus des céramistes accomplis) n’est resté que quelques années à Nabeul. Mais de nombreux jeunes potiers nabeuliens se sont formés aux nouvelles techniques dans les trois ateliers Tissier, Chemla et De Verclos, et certains ont connu une belle réussite. 
Parmi eux, Hassan et Hassine Abderrazak, deux frères jumeaux (de leurs vrais noms Mohamed et Abdelkader), comptaient parmi les meilleurs céramistes de Nabeul. A la génération suivante, on trouve un autre Mohamed, fils de Hassan, et un autre Abdelkader, son cousin, qui a dessiné le premier décor de la grande Jarre de Nabeul – un monument qui orne un des principaux carrefours de la ville.
Passé lui aussi par l’atelier Tissier, Hassen Kharraz était issu d’une famille de potiers. Il a rencontré de nombreux succès comme céramiste : il a restauré certains panneaux du mausolée Sidi Sahbi à Kairouan (“mosquée du Barbier”). Son fils Gacem, puis son petit-fils ingénieur prénommé lui aussi Hassen, ont développé et modernisé l’entreprise familiale. La boutique Kharraz au centre-ville de Nabeul vend aujourd’hui des objets design en céramique.
Les frères Aleya et Abdelkader Ben Sedrine descendaient eux aussi d’une famille de potiers. Ils ont lancé en 1916 leur propre fabrique de “poterie artistique”. Le fils d’Aleya, Mohamed, devint aussi céramiste mais préféra s’éloigner de son père pour reprendre la fabrique Tissier en 1948. La façade de cette fabrique, située sur la route de Dar Chaabane, était entièrement recouverte de carreaux de céramique ; elle existait encore au début des années 2000 mais est maintenant détruite.

Aujourd’hui à Nabeul, la céramique est partout. Plaques de rues et de maisons, devantures de commerces, magasins de souvenirs, grandes jarres décorées… C’est l’héritage de ces familles qui ont réussi à combiner innovation et artisanat ancestral. 

Façade signée Abdelkader et Mohamed Abderrazak à Nabeul - Haj Mohamed Abderrazak dans sa maison ornée de carreaux de céramique qu’il avait lui-même dessinés à la main




La façade de l’ancienne fabrique Chemla à Nabeul - Carreaux de faïence restaurés par Hassen Kharraz au mausolée Sidi Sahbi de Kairouan





Jarre signée Abderrazak, Nabeul - Poteries en jaune et vert, artisanat traditionnel de Nabeul




A lire : 

“Carreaux de lumière, l’art du Jelliz en Tunisie” par Guillemette Mansour (Dad éditions)
“Les maîtres potiers de Nabeul” par Christian Hongrois (Editions de la Reinette)
“Nabeul, en vert et jaune” par A. Maurières et Ph. Chambon (Edisud)